A L'ÉTRANGER
En dehors des questions purement politiques, il n'est guère à la mode aujourd'hui de parler de l'Espagne, au moins de sa science et de sa philosophie. Les amateurs de pittoresque voyagent encore volontiers à Séville et à Burgos. Mais qui donc songe à chercher de l'autre côté des Pyrénées une initiation intellectuelle? Parlez-nous des Allemands ou des Anglais : c'est des peuples du Nord que nous vient
la lumière! Il semblerait en vérité qu'il n'y eût rien à apprendre à l'école des peuples latins. Nous les négligeons de parti pris, nous dédaignons de les étudier, peut-être parce qu'ils nous ressemblent trop, et que nous retrouvons chez eux l'image de nos propres défaillances. Et cependant, si l'on y regarde de près, il y a, même dans la catholique Espagne, des initiatives louables et fécondes, des entreprises de l'esprit de progrès, qui témoignent de la vitalité intellectuelle de ce noble pays et de son aspiration énergique vers un avenir meilleur.
Il y a treize ans, par exemple, quelques hommes de courage et de bonne volonté s'associaient pour fonder à Madrid une œuvre d'éducation nationale et laïque, qui n'a cessé de prospérer depuis lors, et dont le nom pourtant est resté à peu près inconnu du public français : Y Institut libre d'Enseignement*.
Le mot de Pascal est toujours vrai, sauf une légère variante : « Erreur en deçà des Pyrénées, vérité au delà! » En France, « Institut libre » est à peu près synonyme de Faculté catholique. A Madrid, Y Institut libre est au contraire un foyer d'études libérales et d'idées modernes»
1. Voir le Boletin de la Institution libre de Enseilanza, publication bimensuelle, Madrid. Le premier numéro a paru en avril 1877.
Il suffit, pour l'établir, de raconter dans quelles conditions il a été fondé en 1876. On se rappelle qu'à cette époque le premier avènement au pouvoir de M. Canovas et de ses amis inaugura en Espagne une ère de politique rétrograde et de mesures réactionnaires. Une série de décrets parurent qui avaient pour but de restreindre la liberté des professeurs de l'Université, qui leur interdisaient, par exemple, d'enseigner autre chose que la « science faite ». La « science faite », on sait ce que signifient ces mots dans la bouche de certains hommes. Nombre de professeurs protestèrent contre ces décrets. Plusieurs refusèrent de se soumettre et prirent le parti de se démettre. Quelques-uns même furent emprisonnés. Parmi eux et au premier rang, il faut citer M. Giner de los Rios, qui professait la philosophie du droit à l'Université de Madrid *. M. Giner passa neuf mois en prison. Dès qu'il eut recouvré sa liberté, il en profita pour grouper autour de. lui quelques amis et, avec leur collaboration^ il organisa l'Institut libre, dans une pensée de protestation à la fois contre la routine scolaire et contre l'intolérance du gouvernement.
Agrandi et amélioré d'année en année, V Institut