‹ Études sur l'enseignement et sur l'éducationChapitre 5 sur 40 · Voir plus loin, p · texte numérisé non relu

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libre est aujourd'hui un centre d'éducation générale, qui comprend renseignement primaire et l'enseignement secondaire, des cours de hautes études et même des classes d'enseignement technique et professionnel.

Sur bien des points, l'Institut de Madrid a des traits frappants de ressemblance avec notre École alsacienne de Paris. Comme l'École alsacienne, il est une entreprise individuelle et privée, qui vit de ses propres ressources, soutenue par une société d'actionnaires qui ne demande rien à l'État. Comme elle, il a l'ambition de donner pour base à l'instruction secondaire une instruction primaire largement développée. Comme elle enfin, il a introduit dans l'enseignement les méthodes modernes, « les méthodes réelles et intuitives, qui tendent à développer les facultés de l'enfant en présence des objets euxmêmes » ; et s'il n'a pas eu, au même degré qu'elle, dans un milieu moins favorable, l'avantage de voir ses programmes servir d'exemple aux programmes officiels, il a du moins réalisé pour son propre compte de sérieux progrès, dont l'influence se répercute déjà sur quelques parties de l'instruction publique en Espagne.

Ce qui fait avant tout la force de Y Institut libre, c'est que la plupart des hommes qui sont à la tête

du mouvement libéral de l'Espagne, qui ont un nom dans les lettres, dans les sciences et dans les arts, ont tenu à honneur d'entrer dans les rangs de l'association nouvelle. Nombre d'anciens ministres, de députés aux Cortès figurent sur la liste des professeurs ou des dignitaires de Y Institut; ils ont été ou ils sont encore présidents, vice-présidents du conseil de direction, recteurs, vice-recteurs du conseil des professeurs. Nous y relevons les noms illustres, ou tout au moins connus, de MM. Moret, Figuerola, Salmeron, Pedregal, Sorni, Una, etc. D'autre part, quelques-uns des maîtres qui participent à l'enseignement, et qui ne croient pas déroger en faisant eux-mêmes la classe dans les cours élémentaires de YInstitut, sont en même temps des professeurs de l'Université de Madrid, placés au premier rang dans la hiérarchie officielle. C'est un spectacle qui ne manque pas d'intérêt que de voir ces hommes distingués et, par exemple, des députés aux Cortès, conduisant eux-mêmes à la promenade des escouades d'élèves. Et c'est aussi un bel exemple que celui de professeurs éminents qui, après avoir fait leur cours aux étudiants de l'Université, prennent sur leurs loisirs plusieurs heures par jour pour les mettre au service de YInstitut. Et cela gratuitement : sans autre récompense que la satisfaction d'avoir con-

6 ÉTUDES sun l'enseignement et l'éducation.

tribué au bien public. Il y a là de fortifiants témoignages d'initiative, une générosité, une ardeur de dévouement qui constituent une véritable force morale, et des symptômes de régénération intellectuelle qui permettent de bien augurer de l'avenir de l'éducation en Espagne.

Ce n'est pas qu'il n'y ait quelques réserves à faire sur certaines parties de la réforme entreprise par les professeurs de Madrid. Un peu novice encore dans les questions d'éducation, l'Espagne est le pays des surprises pour les pédagogues étrangers. On y voit encore le même ministre, le ministre du FomentOj présider à l'éducation de la jeunesse et à la construction des chemins de fer. Il n'est pas rare dans les collèges que le même professeur enseigne le latin... et le chant. L'écolier y est bachelier à quatorze ou quinze ans, sans savoir un mot de grec, et, ce qui est beaucoup plus grave, sans avoir étudié la littérature nationale. Comment s'étonner que les novateurs eux-mêmes, dans un pays encore si arriéré, mêlent quelques erreurs à leurs plus intelligentes inspirations?

C'est ainsi qu'il nous est difficile de souscrire à une des idées favorites des directeurs de l'Institut : la fusion complète de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire. Le rêve de M. Giner et

de ses amis est d'associer intimement ces deux degrés d'instruction, pour en faire un cours unique et continu d'éducation générale.

A cet effet, ils introduisent au collège les méthodes de l'école élémentaire, et en cela nous leur donnons en partie raison. N'avons-nous pas agi de même, en France, dans l'organisation des classes élémentaires des lycées? Mais, d'autre part, ils font entrer dans le programme de l'école primaire les matières de l'instruction secondaire, jusqu'à vingt-quatre objets distincts d'enseignement! Ils enseignent à des enfants de neuf à dix ans la psychologie, la physiologie, la sociologie, la chimie, le droit, etc. Un même programme unique d' « éducation intégrale », comme on dirait en France, reparaît de classe en classe, présenté d'abord aux commençants dans ses éléments les plus simples, dans ses lignes microscopiques, puis de plus en plus détaillé et approfondi, à mesure que l'élève avance dans ses études.

Nous ne croyons pas à la possibilité pratique d'appliquer un pareil système, qui peut bien avoir l'avantage de faire marcher de front tous les enseignements, de développer parallèlement, part passu, toutes les facultés de l'enfant, mais qui a le tort de présenter trop tôt à l'écolier des études trop difficiles, trop

hautes pour son âge, au lieu de les échelonner le long des classes.

Mais à côté de ces imperfections de méthode, que de nouveautés heureuses à saluer dans l'œuvre des professeurs de Madrid! Nulle part on n'a mieux compris la nécessité de subordonner l'instruction à l'éducation, d'élever l'esprit et le caractère, plus encore que d'enseigner et d'instruire, g Nous voulons avant tout, disent-ils, faire des hommes capables de se diriger dans la vie. Nous veillons sur les sentiments et les actions de nos élèves, autant pour le moins que sur leur intelligence : nous nous préoccupons des moindres particularités de leur conduite, afin de leur apprendre à vivre et pas seulement à penser et à étudier. » Par suite, et bien que le régime de la maison soit l'externat, on s'efforce d'établir entre les maîtres et les élèves des relations intimes, affectueuses. On prolonge le plus possible le séjour quotidien de l'élève à l'école. Les classes ne renferment chacune qu'un nombre restreint d'enfants, de sorte que la leçon puisse prendre un tour libro,simple et familier. Enfin on compte beaucoup sur la collaboration des parents, qu'on associe le plus possible à l'œuvre intérieure de l'école; et sur ce point encore, ¥ Institut de Madrid et l'École alsacienne de Paris se sont trouvés d'accord, sans s'être donné le mot.

La méthode suivie dans renseignement est la méthode intuitive, la vraie méthode « éducative ». Peu de livres par conséquent; une intervention incessante du maître; l'attention de l'élève tenue continuellement en éveil ; un appel constant à son jugement propre; les faits et les choses substitués le plus possible aux abstractions et aux mots; des promenades scolaires organisées sur une grande échelle.... Les pédagogues espagnols sont très fiers, et ils ont raison, de leurs excursions scolaires. Ils en varient le but : tantôt ce sont desi promenades archéologiques et artistiques dans les musées, dans les monuments, dans les vieilles cités de l'Espagne; tantôt des visites industrielles et commerciales dans les ateliers, dans les usines; tantôt des herborisations, des explorations rurales et agricoles; quelquefois de véritables voyages géographiques, jusqu'en Portugal et en France. Les excursions scolaires, ainsi comprises, ne sont, pour ainsi dire, que la méthode intuitive en voyage. On les utilise, non seulement pour récréer l'élève, mais aussi pour le provoquer à la réflexion personnelle, en présence des réalités de la nature ou des œuvres de l'art. On l'habitue à y vivre dans une indépendance relative, afin qu'il puisse développer son individualité. On l'y exerce enfin à la course; on y développe ses forces physi-

ques. Les pédagogues espagnols, qui ont une prédilection marquée pour l'éducation anglaise, à cause de la grande part qui y est faite à la « muscularité », comptent avec raison sur les excursions scolaires pour régénérer la race espagnole, qui, disent-ils, devient pauvre et chétive. Ils veulent réveiller le goût des exercices corporels chez des jeunes gens qui fréquentent plus volontiers les cafés que les salles de gymnase.

Ce que nous apprécions par-dessus tout chez M. Giner, chez M. Cossio, chez tous ceux qui ont été les promoteurs et qui sont restés les chefs de V Institut de Madrid, c'est Pindépendance de leur esprit, ce sont leurs tendances nettement libérales. Chaque numéro du Bulletin bimensuel, qui est publié par l'association madrilène, porte à la première page la déclaration suivante, qui est comme sa profession de foi :

g L'Institut libre d'enseignement est entièrement étranger à tout esprit, à tout intérêt de confession religieuse, d'école philosophique ou de parti politique; il se contente de soutenir le principe de la liberté et des droits inviolables de la science, et par conséquent l'indépendance de ses recherches et de son langage vis-à-vis de n'importe quelle autre autorité : il n'admet que l'autorité de la conscience pro-

L* INSTITUT LIBRE D'ENSEIGNEMENT DE MADRID, il

pre du professeur, qui est personnellement responsable de ses doctrines. »

Cette fière devise résume exactement les sentiments d'une corporation laïque qui, comme notre Ligue française de l 'enseignement , prétend rester neutre entre les systèmes qui divisent les hommes et ne travailler qu'à l'avancement de l'instruction. L'association espagnole ne se réclame que de la raison : elle professe, comme le fait l'État chez nous, une neutralité, une laïcité impartiale et élevée.

En parlant de YInstitut libre de Madrid avec la sympathie qu'il nous inspire, nous ne faisons d'ailleurs qu'acquitter june dette. Les pédagogues espagnols ne cessent en effet d'étudier et d'imiter la France. Ils ont souvent visité nos écoles, notre Musée pédagogique,et pris part à nos congrès. Dans la liste des professeurs honoraires de leur Institut, à côté des noms de Darwin et de Tyndall, nous trouvons le nom de M. Berthelot. Les autorités qu'ils citent le plus souvent sont MM. Jules Ferry, Paul Bert, Spuller, Fouillée, etc. Nos voisins n'ont pas oublié que le cardinal Cisneros, lorsqu'il reconstruisit l'université d'Alcala, ordonna que la réorganisation se fît more parisiensi.

A l'appel, à la sympathie de ces bienveillants étrangers qui sont si bien informés du travail de la

pensée française, la moindre réponse que nous puissions faire, c'est d'accorder au moins une attention semblable à leurs propres efforts. Et cette attention se changera bien vite en admiration, si l'on considère ce qu'il a fallu d'énergie et de courage à cette poignée d'hommes indépendants pour mener à bien l'œuvre qu'ils ont entreprise, à travers les obstacles de toute espèce que leur suscitent l'indifférence et les préjugés de leurs concitoyens, dans un pays où persiste toujours la prépondérance vivace des influences cléricales. Cette admiration grandira encore, si l'on se représente nettement le caractère et le but d'une association qui travaille avec désintéressement pour le relèvement de sa patrie, et que M. Cossio, l'un des membres les plus actifs de 17nstitut, définit ainsi : « Nous désirons répandre dans les classes moyennes de notre pays un sentiment plus élevé, un idéal moral plus pur, une culture plus complète et plus profonde, une personnalité plus énergique, et aussi des goûts, des manières plus nobles, tout cela joint à un esprit d'activité laborieuse qui leur manque à l'heure qu'il est et qui les rachètera de la misère, de la vie étroite où elles végètent encore. )>

M. Francisco Giner de los Rios, professeur de philosophie du droit à l'Université de Madrid, vient de publier un intéressant ouvrage, où sous ce titre : VÉducation et l'Enseignement, il a réuni un certain nombre d'articles déjà publiés dans le Bulletin de l'Institut libre d'enseignement de Madrid f . On y trouve la preuve à la fois de l'état vraiment arriéré de l'instruction publique en Espagne, et des efforts courageux qu'y tente un petit groupe de réformateurs, dont M. Giner est le chef, pour secouer la torpeur de leurs compatriotes.

M. Giner l'avoue dans sa préface : ce n'est pas

1. M. Giner avait déjà publié en 1886, dans la Biblioteca economica filosofica de Madrid, un volume inti'ulé Études sur V éducation.

seulement la réforme, c'est la « création » de l'éducation nationale, que réclament les patriotes espagnols, dans un pays où presque tout reste à faire. L'enseignement supérieur y est représenté par des Universités où l'on se contente de répéter machinalement « le catéchisme des maudits examens ».Les écoles normales sont bien loin d'atteindre le niveau que, dans ses généreuses illusions, le créateur des écoles enfantines espagnoles, Pablo Montesino, avait rêvé pour elles, il y a cinquante ans. Que dire des écoles primaires, dont les maîtres touchent, quand on les leur paye, des traitements dérisoires? On compte par centaines les instituteurs auxquels l'État donne (il serait plus juste de dire qu'il leur doit) 125 francs par an!...

C'est contre cette situation « désolante » que s'efforcent de réagir M. Giner et ses amis. Nous nous plaignons parfois en France des difficultés que rencontrent dans les mœurs publiques, dans les préjugés persistants du passé, les réformes de l'enseignement. Qu'on lise le tableau que trace M. Giner des obstacles contre lesquels se heurtent les réformateurs espagnols, et l'on sera consolé. Nous avons à lutter, dit-il, contre des « organismes morts, réduits à l'état de cadavres », contre des intérêts séculaires. Et les passions, bonnes ou mauvaises, de toutes les

classes de la société se coalisent pour maintenir notre misérable état intellectuel et moral : d'une part, l'illusion généreuse de perpétuer le passé, l'ambition d'accaparer le présent, l'amour des privilèges; d'autre part, l'indifférence et l'apathie d'âmes esclaves, qui ne veulent pas être libres.

S'il suffisait qu'en face d'une « majorité décrépite » se dressât une petite minorité, ardente et audacieuse, ayant le vif sentiment de ce qui manque à sa patrie, on aurait tout droit de compter sur un prochain relèvement pédagogique de l'Espagne. Nous ne connaissons en effet aucun pays au monde qui puisse se flatter de posséder une phalange d'hommes plus distingués, plus éclairés, joignant plus d'autorité morale à plus de connaissance technique des choses de l'enseignement. C'est d'une haute philosophie que s'inspirent les organisateurs de l'Institut libre de Madrid. Partisans résolus d'une sécularisation nécessaire de l'éducation, décidés à secouer le joug de l'Église, ils se prononcent avec non moins d'énergie contre l'athéisme et même contre le positivisme dogmatique. Chose curieuse, c'est d'un philosophe allemand qui n'a eu dans son propre pays qu'une influence relativement médiocre, c'est de Krause, et par Krause de Coménius et de Froebel, que relève la doctrine de M. Giner, doc-

trine plus pratique encore que théorique, qui demande à la philosophie moins des conceptions abstraites que des inspirations morales. On dit un krausiste, en Espagne, comme autrefois on disait, à Rome, un stoïcien, en donnant à cette qualification le sens d'une vertu élevée, poussée jusqu'au puritanisme.

Prêchant d'exemple par la noble tenue de sa vie, par son enseignement officiel à l'Université, par son enseignement libre à l'Institut de Madrid, M. Giner poursuit aussi sa propagande par la plume. Il a composé de nombreux ouvrages sur les principes du droit, sur la psychologie. Son dernier livre, VÉducation et l'Enseignement, nous prouve qu'aucune question ne lui est étrangère en matière de pédagogie pratique. Très sympathique à la France, il connaît, il a étudié de près tous les progrès qui se sont accomplis chez nous depuis vingt ans. Les « problèmes de l'éducation physique », les « jeux des enfants », la question des vacances, l'enseignement technique, les questions à la mode, en un mot, sont tour à tour l'objet de ses réflexions judicieuses. Très préoccupé de donner à l'enseignement un tour éducatif, il combat avec vivacité les habitudes mécaniques de l'instruction des anciens temps, toujours en honneur, surtout en Espagne. Il insiste sur les

avantages de la méthode intuitive, « celle qui, brisant les moules de l'esprit de secte, exige de l'élève qu'il pense et réfléchisse par lui-même, qu'il fasse usage de ses propres forces, qu'il recherche, qu'il argumente, qu'il questionne, qu'il doute, qu'il fasse des essais, qu'il déploie les ailes de son esprit et qu'il arrive à la conscience de sa personnalité ». Un point sur lequel M. Giner nous paraît en avance même sur les plus novateurs des pédagogues contemporains, et où il ouvre une voie nouvelle, c'est la question du rôle des beaux-arts dans l'enseignement primaire, c'est l'importance qu'il attache au sentiment du beau, comme en témoignent ses remarquables études « sur l'éducation artistique du peuple » et « sur la critique spontanée des enfants en matière de beaux-arts ».

Ce n'est pas l'Espagne seule qui pourra profiter des travaux de M. Giner. Plus d'une fois sa pensée dépasse les frontières de son pays, et ses conseils, comme ses critiques, trouveront leur application jusque chez nous. Rien de plus curieux, par exemple, que ses observations sur les périls que peut faire courir à une société l'abus des vains exercices de rhétorique, de la manie oratoire, du prestige des paroles éloquentes, mais creuses. « Cette terrible plaie des orateurs, dit-il, trouve son principal ali-

ment dans renseignement brillant, littéraire, de nos Universités.... Le parlement, le tribunal, l'Université, où Ton devrait discuter sérieusement sur des matières de politique, de droit, de science et d'éducation, sont transformés en lieux de spectacles, où les questions les pl*is graves, parfois les plus terribles, ne sont plus que thèmes à discours véhéments ou habiles, ingénieux ou violents. »

Le résultat immédiat de ces orgies oratoires, c'est que le parlementarisme s'y discrédite et s'y ruine. Et la conséquence possible, c'est l'apparition d'un grand despotisme social, qui concentre dans ses mains un pouvoir plus violent que fort, et promet faussement une politique de réalités et de faits, en échange des paroles auxquelles la liberté en est venue à se réduire, ce En de pareilles crises, un homme élevé sur le servilisme des uns et sur la sottise des autres, qui s'imaginent se guérir en changeant de maux, s'érige en maître et seigneur de tout un peuple. Ce peut être un soldat, un homme politique, un n'importe qui ! » C'est décidément de l'Espagne que nous seront venues les meilleures définitions du général Boulanger. Nous connaissions déjà celle de Castelar. Nous n'avons rien à redire non plus à celle que nous en donne M. Giner : un n'importe qui !

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