‹ Études sur l'Espagne (volume 2)Chapitre 106 sur 190 · Bibl. Nat., Ms. Esp. 424, fol. 187 à · texte numérisé non relu

Bibl. Nat., Ms. Esp. 424, fol. 187 à

familiers et domestiques, s'installe dans deux voitures de poste attelées de mules aux grelots retentissants, voitures que le loustic de la bande baptise, Tune, la Rôtissoire, l'autre, XeCaga-fogo, à l'exemple d'un fameux navire portugais ainsi nommé.

Partis à trois heures et demie de l'après-midi, les voyageurs vont d'une traite à Aranjuez. Jusque-là rien à noter, si ce n'est, au passage du Jarama, sur le pont neuf construit en 1761 par Marcos de Bierna, « les nymphes du lieu, demi nues et pareilles h des « bacchantes avec leurs cheveux emmêlés et des « torches allumées dont elles éclairent la route, qui « assiègent les voitures et quémandent des piécettes.» Après Aranjuez, qui n'est pas le divin « Aranjuez de « mai et des carrousels [parejas], mais l'Aranjuez « des fièvres et des mouches », la compagnie brûle Ocaua, ancienne résidence des grands maîtres de Saint Jacques, La Guardia, bourg en ruines, remarquable seulement par Termitage dédié à un nirio qu'ont crucifié les Juifs et son couvent de Trinitaires, puis arrive à Tembleque, où elle visite en détail la rallinerie de salpêtre et assiste au sermon d'un père Augustin Récollet, que le pauvre homme, pour briller devant une si belle assistance , farcit de son mieux des fioritures obligées de « l'autel aux res- « plendissantes fulgueurs qui offusquent », de la K bulle sabbatine » et de 1' « oiseau phénix ».

De Tembleque à Camunas, c'est l'affaire de trois heures. Camunas est en proie à la désolation, car il a perdu la senora Vicenta. Il faut, bon gré mal gré, prendre sa part du deuil public et pleurer avec les

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braves gens de l'endroit ; aussi bien le spectacle d'un enterrement villageois mérite d'être vu.

« Pendant qu'on chante le dernier miserere^ tous les paroissiens viennent à leur tour baiser le bout del'étole de Monsieur le curé et lui présenter, qui un quart, qui un double. Le sacristain leur mouille le bout du nez avec son goupillon et dit amen. Gela fait, le curé quitte ses vêtements sacerdotaux, sort de l'église en soutane, la canne à la main et remercie. Tant que Sa Grâce demeure là, personne ne bouge. Puis, le cortège se rend à la maison mortuaire. Le veuf se plante près de la porte, au dehors ; ses cheveux lui pendent sur son visage résigné, ses yeux sont battus et tristes. A cette place et dans cette posture, il reçoit les condoléances de tous les hommes compatissants, tandis que les bonnes femmes montent dans la salle pour se condouloir avec les parentes. Nous demandons à quelqu'un du cortège : qui est la défunte ? — G'est la maîtresse de la maison, la dame Vicenta, morte à la fleur de l'âge, car elle n'avait que cinquante ans. Sauf le privilège dont elle jouit de ces « fleurs de l'âge », Gamuîias semble une bourgade misérable ».

Après avoir assisté à cette lugubre cérémonie, les coches se remettent en route, franchissent Puerto Lapiche, « moins fertile maintenant en aventures chevaleresques qu'en jardins et en norias », et atteignent Villaharta. Le lendemain, départ de Villaharta pour Manzanares et arrêt de quelques heures à la venta de Quesada, « digne d'éternelle mémoire, car (( c'est là qu'eut lieu le bernement de Sancho. « L'hôtelière n'a même jamais entendu parler de Don « Quichotte, quoiqu'elle soit sûrement, à en juger

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« par sa figure, arrière-petitc-fillc de Maritornes. » Un peu plus loin, voici qu'apparaît une berline ou helrine^ comme disent les gens du lieu, attelée de deux mules. C'est M. le gouverneur de Valdepenas, D. José Caballeria, qui vient au devant de Son Excellence. Après Manzanares, les éclaireurs de la troupe crient encore : une berline ! comme en pleine mer l'on crierait: une voile ! C'est la solennelle députation de la ville de Valdepenas, composée de trois respectables membres de son très Illustre Conseil. Ils mettent pied à terre et l'un des trois, avocat et officier municipal, récite le discours de bienvenue. « Excellentissime Seigneur, votre fidèle ville de « Valdepenas se met aux pieds de Votre Excellence « et lui offre la bienvenue, ainsi qu'au senorito^ i< votre fils, avec beaucoup de remercîments pour la « bonté que Votre Excellence a de donner h ses vas- « saux cette consolation. » Le marquis répond: (( J'apprécie l'attention de la Ville et désire lui être « agréable. » A quelque distance de la ville, les illustres voyageurs rencontrent des groupes de braves gens qui sont venus assister à la fête de l'endroit et snluer leur seigneur. Les chars, de campagne et les galères encombrent la route, les enfants gambadenten soulevant des nuages de poussière, les femmes avancent leurs 1)1 ;is, Us ]èv(;nt et les baissent jusqu'à terre en s'écriant : « Le voici, le voici, notre père! » Puis, au moment où l'on découvre les premières vignes et les oliviers qui rompent agréablement la monotonie de tant de lieues de terre sèclie et aride, voici une troisième betliiie (jui amène la députation des pères

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Trinitaires Déchaussés représentée par deux religieux chauves. Et ceux-ci n'ont pas plus tôt débité leur compliment, qu'il arrive encore une nouvelle députation : trois vénérables prêtres, au nom du chapitre ecclésiastique. Celui qui porte la parole a quatre-vingt-cinq ans, mais il est encore rose et frais et solide, a Hé, hé, w dit le vieillard au marquis qui le félicite sur sa bonne mine, a je me sens (( encore la force de monter à cheval et de taquiner « un taureau ; et ce ne serait pas la première fois « qu'avec deux coups de lance, j'en aurais mis un « à mes pieds. » L'entrée en ville est un triomphe. Tous les habitants qui n'avaient pas pu s'avancer sur la route sont dans les rues. Chacun quitte son travail pour prendre part à la joie universelle ; les visages s'épanouissent, les yeux brillent, les mains se tendent vers le ciel. « Vive Son Excellence et le « senorito qui est déjà aussi grand que son père! (( Qu'il est donc joli ! » Le clergé attend le marquis dans la maison qu'il doit occuper et forme la haie de la porte d'entrée jusque dans ses appartements. Après une abondante distribution de cuartos et d'ochavos, lancés par l'écuyer et le fourrier sur la multitude qui s'écrase pour les ramasser, le marquis et son fils, suivis d'un nombreux cortège, se rendent à la paroisse et assistent à l'office aux places qui leur sont réservées comme seigneurs de la ville.

Et enfin l'on dort ; c'est la première bonne nuit depuis le départ de Madrid. A neuf heures le lendemain, le marquis descend dans la grande salle et y reçoit les députés de sa bonne ville d'El Viso,

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