FABRIQUES ET ÉCOLES
Ensuite, messe à la paroisse et, au sortir de la messe, visite aux fabriques de l'endroit : une fabrique de drap et une fabrique de savon. « Tous jusqu'aux « estropiés y gagnent leur vie et évitent ainsi l'oisi- « veté et la mendicité. Quel bienfait pour une ville, « pour la civilisation ! » s'écrie ici le narrateur enthousiasmé. La tournée se termine par les caves ou lieux saints de Valdepenas : longues galeries meublées d'immenses fûts au nombre de cent quatrevingt où se conserve le précieux nectar qui a donné un si grand renom à la ville. On dirait un inextricable labyrinthe ou mieux une bibliothèque royale riche en tomes et atlas in folio maximo. Rien n'y manque, pas même la réserve des livres prohibés, c'est-à-dire .d'énormes jarres d'eau-de-vie. L'après-midi, autre visite à l'auberge que le marquis fait construire dans la grand'rue et qui sera une des mieux installées de la route d'Andalousie. Après l'on va voir le couvent des Trinitaires et l'ancien ermitage de Saint-Nicaise. Le soir, opéra : une heure de séguedilles, et musique d'un orchestre composé d'un violon, de deux guitares et d'un ténor.
L;i matinée du second jour est consacrée ;« l'inspection des écoles fondées par le marquis de Santa Cruz. D'abord les petites filles, que leur maîtresse fait ranger bien en ordre, mettre à genoux et qui ié( itcnt -ciiliment, sous la direction d'une « grande », une partie du catéchisme de Ripalda. Puis les garçons, au nombre de cent vingt-huit, qui, deux par deux, juchés sur des tables, s'interrogent et se répondent sur les cérémonies de la messe, le catéchisme de
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Fleury, etc. Au moment de passer devant la prison, le marquis de Santa Cruz se souvient qu'il est seigneur de Valdepenas et seigneur justicier avec toutes les prérogatives attachées à ce titre, notamment le droit de grâce pour certains délits. Des deux prisonniers qui s'y trouvaient, il en fait relâcher un, le moins coupable. Les journées suivantes se passent en excursions aux alentours de Valdepenas ; il faut aussi assistera des processions de pieuses confréries, recevoir l'école des garçons qui recommencent le petit exercice du cathéchisme de Fleury et cette fois le débitent d'un bout à l'autre, enfin recueillir une avalanche de pétitions. « Grande dépense de (( papier ; les écrivains publics font leurs affaires, « car toutes les fois que Son Excellence sort, Elle « ramasse des rames de pétitions ».
Mais il est temps de quitter cette première étape et de reprendre la route de Santa Cruz de Mudela, chef-lieu de 1' « état », situé à deux lieues de Valdepenas.
L'arrivée à Santa Cruz, les ovations que ses habitants font à leur seigneur, les réceptions, les visites, les dévotions, les promenades et les chasses aux environs, tout cela n'est guère que la répétition de ce qui a eu lieu à Valdepenas. Dans le bon peuple de la Manche, l'enthousiasme ne fait que croître, au dire de l'historiographe du voyage, et plus le marquis avance dans l'intérieur de ses domaines, plus il reçoit de témoignages d'affection, plus il se sent entouré, fêté par sa grande famille. Et qui voudrait mettre en doute cet amour et ce respect des vassaux
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envers leur seigneur ? Tous les habitants, par une délicate attention pour le senorlto, ne nomment-ils pas leurs filles et leurs garçons Camille * ? Parmi les curiosités de l'endroit, la seule à noter est « le collège des étalons, c'est-à-dire des ânes, pères « des incomparables mules manchoises : terribles « animaux qui vivent dans des cellules obscures et (( isolées, où ils étudient beaucoup et ne sortent que de « rares instants dans la cour pour prendre leurs ébats. « Et voilà comme on peut garder clôture sans pra- « tiquer la chasteté. Peut-être pour ces deux raisons « ne soufirent-ils point de la goutte ».
El Viso, capitale de l'autre marquisat qui est l'apanage de l'aîné de la maison de Santa Cruz, se trouve encore deux lieues plus loin sur le chemin d'Andalousie. C'est le terme du voyage. Ici, le nom de Santa Cruz n'est plus de mise. On n'entend crier que : « Vive le marquis del Viso î » et malheur à qui dirait autre chose. Comme ailleurs, tous les âges, toutes les classes rivalisent d'entrain pour acclamer les deux marquis et célébrer joyeusement leur entrée : jusqu'aux religieuses, qui, des fenêtres du couvent où elles sont enfermées, « agitent tant de « mouchoirs blancs qu'on dirait de loin un lavoir « quand souffle le vent d'est ». El Viso, au reste, était la vraie résidence des Santa Cruz ; c'est là qu'avait été construit par le premier marquis, le fameux homme de mer D. Alvaro de Bazan, un
1. Camillf^ ctail un des prénoms de Marie Lcopoldine de Tolède, alors ^aiis dont»' fiaiicrc au in;ir(iiiis flt-l Viso,
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palais somptueux, qui, au xviii^ siècle encore et malgré beaucoup de dégradations, passait pour une merveille. Là se trouvaient réunis les trophées du grand Bazan et de quelques-uns de ses successeurs qui avaient eu des commandements dans l'armée navale. On y admirait surtout le salon dit de Portugal dont les peintures représentaient l'histoire de la conquête de ce pays sous Philippe II, le portrait des chefs qui la dirigèrent, les vues des villes, des ports, des forteresses, etc.
Le temps que les marquis séjournèrent à El Viso se passa tout de même qu'à Santa Cruz à festoyer, à recevoir, à visiter et surtout à chasser sur les pentes giboyeuses de la Sierra Morena. Enfin, sur le point de prendre congé de leurs fidèles sujets, nos deux marquis n'oublièrent pas de se montrer galants envers les religieuses qui passaient de longues heures dans le campanile du couvent à sonner les cloches. Le jour de la saint François, ils allèrent collationner au parloir où les pauvres nonnains purent satisfaire leur curiosité. « Elles demandaient (( au marquis, tantôt la clef de chambellan pour la « toucher, tantôt la Toison ou la Croix pour l'ad- (( mirer, tantôt la montre de poche pour la voir « marcher toute seule... » Plus d'une, sans doute, avait aussi les yeux fixés sur le sehorito .
Voilà donc comment, en Castille et en 1774, un grand seigneur traitait ses sujets, et comment il était reçu par eux. Assurément, cet unique exemple ne doit pas suffire pour juger des rapports qui existaient alors, même entre un seigneur généreux, humani-