‹ Études sur l'Espagne (volume 2)Chapitre 108 sur 190 · LE RON SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LE RON SEIGNEUR

taire, instruit, et les habitants de ses « états », et il serait peu judicieux de prétendre trouver dans ce récit visiblement trop bien intentionné une peinture tout à fait véridique du régime seigneurial tel qu'il fonctionnait en Espagne dans la seconde moitié du xviii*' siècle. L'auteur de cette relation ne nous montre en effet que le beau côté des choses et laisse discrètement dans l'ombre, parce qu'il n'avait d'ailleurs pas à s'en occuper, ce qui pourrait être de nature à ne pas rehausser le prestige de son maître ou à présenter son administration sous un jour moins favorable.

Quoi qu'il en soit du Voyage à El Viso et de ses tendances louangeuses, dont il convient de se méfier un peu, il ne paraît pas douteux cependant que le marquis de Santa Cruz ne rentrât bien dans la catégorie du a bon seigneur », et nous n'avons pas lieu de croire que ses vassaux fussent, en aucun cas, plus pressurés, plus malheureux que ne l'étaient les sujets directs du Roi dont généralement la condition était tenue pour meilleure que celle de l'habitant des senorios . a En terre de seigneur ne fais pas ton nid », dit l'adage espagnol, et presque toujours, il est vrai, les petites gens avaient moins à souffrir des juges ou corregidors royaux, fonctionnaires éprouvés et examinés, que des intendants, mal choisis, mal contrôlés, et souvent plus mal payés encore des seigneurs. Mais, n'exagérons rien. Tout dépendait, en somme, de l;i \al('ur morale et intellectuelle du maître, du soin qu'il prenait de gouverner et d'administrer le plus possible par lui-

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même, de se débarrasser des intermédiaires et des parasites et de visiter souvent ses états pour y recueillir l'expression sincère des griefs des habitants : tant valait l'homme, tant valait le système. Sans pousser l'esprit d'équité et d'abnégation aussi loin que le bon comte d'Oropesa, D. Juan Alvarez de Toledo, qui, au temps de Philippe II, nommait chaque année des théologiens et des juristes pour entendre les plaintes de ses vassaux et se soumettait entièrement à la décision de ces juges quand ils prononçaient contre lui \ Santa Gruz, tout au moins, prenait au sérieux ses devoirs de seigneur, sentait qu'il avait charge d'âmes et, dans la mesure où il le pouvait, pourvoyait au bien-être de ses administrés en les appliquant à diverses industries, puis, chose plus nécessaire encore, tentait de les policer et de les instruire.

Et nous penserons avoir à peu près épuisé ce qu'il y avait à dire de cette colonie espagnole à Paris, à laquelle ont été mêlés un temps Fernan Nuîiez et le prince de Salm, quand nous aurons cité le nom du duc d'Almodovar, D. Pedro de Gongoray Lujdn^, qui fut ministre en Russie, ambassadeur à Lisbonne, où Fernan Nuîiez le remplaça, puis ambassadeur à Londres. Ses fonctions l'appelèrent et le retinrent parfois à Paris, où il fréquenta, avec quelque cir-

1. Castillo de Bobadilla, PoUtica para corregidores, Partie I, livr. II, ch. 16, § 18.

2. Fils de D» Ana Antonia de Gdngora, cinquième marquise d'Almodovar del Rio, il reçut la grandesse en 1779 et fut créé duc en 1780.

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conspection, nos philosophes. C'étiiil un « éclairé », mais un prudent ; les habitudes de la diplomatie corrigeaient ce que les idées ou, comme on aimait à dire alors, le « système » du penseur indépendant pouvaient avoir d'un peu aventureux. Il traduisit, en l'émendant, ce dont on doit le louer, V Histoire philosophiqiie des étahllssejuents des Européens aux Indes, de l'abbé RaynaP, et il écrivit une a Décade épistolaire sur l'état des lettres en France », qui n'est point un panégyrique sans réserves ; le censeur y met parfois à nu certaines faiblesses et légèretés de nos grands hommes. Il paraît que le livre eut quelque succès en Espagne, quoiqu'il ne possédât ni le mérite ni la nouveauté des « Mémoires littéraires de Paris », publiés, en 1751, par l'intelligent critique Ignacio de Luzân*.

Après cette longue digression, il est temps d'aller retrouver en Espagne notre Fernan Nunez, redevenu pour un moment militaire, guerrier même, puisque, à Texcmple de ses aïeux, les bons seigneurs de la casa de I'>inan Nufiez, il vient mettre son épée au service de son Roi et fourbit ses armes pour combattre l'Infidèle. A vrai dire, les Maures n'occupaient plus la terre d'Espagne, que les Rois Catholiques, Ferdi-

1. Cette traduction parut à Madrid, de 1784 à 1786, sous le pseudonyme d'Eduardo Malo de Luque.

2. J. Sempere y Guarinos, Ensayo, etc, t. IV, p. 1, et M. Menéndez Pelayo, Historia de las ideas estéticas en Espana, .Maflri<l, 1886. t. III, 1'-^ partie, p. 372.

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nand et Isabelle, Philippe II et Philippe III avaient successivement purgée de tout ce qu'elle contenait de musulman. Mais les Maures étaient encore bien près, ils garnissaient toute la côte nord de l'Afrique, de Tunis jusqu'à Tanger. Leurs pirates infestaient la mer, rendaient presque toujours périlleuse la traversée d'Espagne en Italie dans un temps où les communications par mer entre les deux pays étaient bien plus fréquentes qu'aujourd'hui ; en outre, les Barbaresques harcelaient sans cesse les garnisons qu'entretenait l'Espagne sur plusieurs points de la côte et essayaient de récupérer les places conquises sur eux, telles qu'Oran, Ceuta, Melilla et le Penon de Vêlez. En 1774, une tentative du sultan du Maroc pour déloger les Espagnols de ces postes fortifiés avait échoué, grâce à l'énergie des militaires chargés de les défendre. Après quelques démonstrations plus bruyantes que véritablement dangereuses, le sultan avait dû battre en retraite et signer un traité de paix assez honteux pour lui, où il se reconnaissait tous les torts et acceptait les conditions qui lui étaient imposées. Un tel résultat semblait de nature à satisfaire l'amour-propre espagnol, et certainement le pacifique et scrupuleux Charles III n'en demandait pas davantage. Mais il avait compté sans le fanatisme religieux qui veillait toujours, prêt à prendre sa revanche et guettant une occasion propice où il pourrait se couvrir du manteau du patriotisme pour agir plus énergiquement sur l'opinion publique et le gouvernement. L'occasion se présenta. Un moine, qui avait résidé à Alger et se donnait pour connaître

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par le menu l'état des forces de la Kégence, réussit ;i convaincre le confesseur du Roi, Fr. Joaquin Kleta, de la possibilité d'enlever, par un coup de main hardi, la place d'Alger aux Infidèles : œuvre pie, au premier chef, en même temps que très profitable aux intérêts du Roi. Charles III, moins têtu cette fois et moins méfiant que de coutume, se laissa trop facilement fléchir par les prières de son confesseur et par les conseils de Grimaldi, qui crut aussi, malgré sa prudence et son flair, à la réussite (lu projet ; l'expédition fut donc décidée en principe. Restait à en nommer le commandant. Le Roi pensa d'abord à D. Pedro Ceballos, qui avait fait ses preuves en Amérique ; mais cet oflQcier général ayant exigé pour tenter l'aventure un nombre de troupes trop considérable et qu'on ne voulut pas lui donner, If Roi lui piéféra O'Reilly, qui prit l'affaire au rabais et s'engagea à la conduire à bonne fin, moyennant une vingtaine de mille, hommes, tout compté. Rien de plus naturel de sa part : il y avait si longtemps qu'il alignait ses soldats, les faisait marcher et manœuvrer, changeait leur armement, leur équipement et leur uniforme, qu'un jour devait venir fatalement oii il tiendrait à honneur d'éproilVer sa méthode, non plus aux alentours des sitiosy mais sous le feu de l'ennemi. Sans doute O'Reilly possédait quelques ({ualités indispensables au chef d'une telle entreprise ; il avait l'énergie, l'ambition, l'audace, mais il manquait de perspicacité, d'esprit de suite et de patience, qualités non moins essentielles au rôle qu'il prétendait remplir: surtout, il se lança dans cette aventure

sans savoir comment il la conduirait ni jusqu'où il irait. Avant même le départ de l'escadre, il commit deux fautes capitales: d'abord, en n'approvisionnant pas de vivres, en quantité suffisante, le corps expéditionnaire, qui, au bout d'un mois de campagne, devait forcément ou mourir de faim ou vivre sur l'ennemi ; secondement, en n'étudiant pas par avance le terrain où il se proposait d'opérer, en ne fixant pas le point précis où le débarquement pourrait se faire dans les meilleures conditions. Pour mettre aussi toutes les chances de son côté, il eût fallu ne rien ébruiter, se préparer en silence et surprendre le Dey par une attaque soudaine. Or, le contraire eut lieu. Dès la fin de mai 1775, tout le monde en Espagne et ailleurs savait que l'escadre, en train de se former à ' Carthagène, était destinée à combattre les Algériens, et de Marseille divers émissaires avaient prévenu le Dey des projets qui se tramaient contre lui * : aussi eut-il le temps d'appeler des secours et de mettre sa ville en état de défense. Le penaud fut O'Reilly, quand, du pont de son navire le Velasco et armé de sa lunette, il constata que son projet avait été éventé et que les Maures s'apprêtaient à le recevoir de leur mieux. « Ma foi, l^vin est tiré, il faut le boire, » dit-il en français à Fernan Nunez, que cette parole insouciante inquiéta quelque peu. « Cela n'indiquait « pas, observe le comte, qu'il eût de grandes espé- « rances dans le succès ni qu'il eût rien préparé pour

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