MARIAGE DE FEHNAN M'NE
du fond de la Galice ? Nous ne le voyons pas clairement. L'ami Caamano y fut-il pour quelque chose? Ou serait-ce que la fortune du père aurait surtout séduit le nouveau diplomate, tenu de par ses fonctions à épouser une femme riche, sa fortune à lui étant plutôt médiocre ? Cette considération a pu peser, en effet, sur sa détermination; mais, sans compter que nous le verrons peu après son mariage se débattre au milieu d'embarras d'argent — ce qui ne tend pas à prouver que la jeune GalLega fût très richement dotée, — il faut reconnaître, à l'honneur de Fernan Nufiez, que l'intérêt ne décida pas son choix et que le futur ambassadeur à Lisbonne et à Paris chercha dans le mariage autre chose qu'un moyen d'augmenter son train et sa fortune. Il put faire un mariage de convenance, mais non pas un marché, et le* soin avec lequel il s'appliqua à étudier le caractère de sa fiancée et à s'enquérir de ses qualités ou de ses défauts montre qu'il cherchait dans cette union mieux que des avantages pécuniaires et se faisait du bonheur conjugal une idée plus élevée, disons-le sans hésitation, que la plupart des Espagnols de son éducation et de son milieu. Mais il faut lui laisser conter à lui-même ses fiançailles, car dans aucune de ses confidences au prince de Salm Don Cdrlos n'a si complètement dévoilé le fond de sa nature.
Madrid, 2 juio 1777.
« Cher ami, mon sort est décidé ; ma future et moi sommes tout à fait d'accord, et voilà pourquoi j'avais entrepris ce voyage. Il a été heureux, quoique pénible,
comme je m'y attendais ; mais, pour tirer les choses au clair, rien ne devait me coûter, et qu'importent les cent trente lieues de mule et les cent ving-t lieues de voiture, quand, au bout du trajet, il y a heureux échange de sympathies ? La peinture que t'a faite Gaamano est exacte ; aussi n'ai-je rien à y ajouter, sinon que je crois pouvoir dire que la personne ne te déplaira pas. Ce n'est pas une beauté romaine, mais une gracieuse Espagnole dont le piquant peut compenser avec quelque avantage les perfections des beautés accomplies. A la dent noire, on ne peut guère remédier, et, par malheur, c'est celle du milieu de la rangée supérieure ; une autre, du côté droit, qui avance hors du rang comme les officiers à la parade (si tu t'en souviens encore), est moins apparente. Les autres sont bien à leur place. Le naturel m'a paru facile ; il est de ceux qui, quoique tout à fait dénués d'idées, dénotent une prédisposition à faire le bien et à le connaître. Elle a un air noble et doux, et danse mieux que la plupart des dames de son entourage. Ses parents sont de braves gens, mais chez eux l'intelligence n'est pas à la hauteur de la bonté. La jeune fille promet plus, et encore qu'elle soit dépourvue de vivacité brillante, on surprend en elle des habitudes de réflexion et d'attention qui peuvent offrir de grands avantages. Nous sommes tous très contents les uns des autres, et ma future et moi entretenons une correspondance franche et amicale que j'ai tenu à lui faire commencer pour qu'elle s'y accoutume, ainsi qu'au nom d'ami : ce sera le moyen d'assurer notre bonheur. Elle m'écrit des lettres si bien tournées que j'hésite, entre nous, à les croire d'elle seule ; et, malgré ce que m'affirment diverses personnes auprès desquelles je me suis renseigné, je conserve mes doutes, car ces lettres sont rédigées avec une facilité et un style que ne peut guère avoir, même douée de beaucoup de talent, une jeune fille qui n'a jamais entretenu de correspondance sur un ton si étranger à son éducation. La noce n'aura lieu qu'en octobre, à cause du départ de