‹ Études sur l'Espagne (volume 2)Chapitre 146 sur 190 · DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES

« que lui chargé des affaires qui la regardent, tout (( autre Espagnol ou non Espagnol qui s'en meleroit « directement ou indirectement doit être suspect au (( gouvernement , que, par conséquent, il prie le (( comte de Montmorin de le lui faire connoitre pour « qu'il prenne de son côté toutes les mesures que <( pourroit exiger sa propre tranquilité. » Puis il demanda aussi qu'on voulût bien lui désigner les Espagnols qui peuvent être suspects ou à la charge du gouvernement \ Cette note, avec la réponse de M. de Montmorin conçue en termes conciliants mais vagues, Fernan Nuîiez la fit imprimer et la répandit sans doute parmi ses compatriotes, pour leur montrer ce qu'ils devaient éviter et où, en cas de besoin, ils devaient chercher protection ^

Lorsqu'au mois de juin, à la suite du rappel du duc de La Vauguyon, ambassadeur de France à Madrid et partisan décidé de l'ancien ordre de choses, les relations entre les deux cours commencèrent à s'aigrir, Fernan Nuîiez se trouva à Paris dans une situation des plus fausses. Charles IV, très froissé du départ d'un ambassadeur qui représentait ses

I idées, fit, dès le mois de janvier 1791, déclarer à M. de Montmorin qu'il lui déplairait absolument de Recevoir à sa cour un autre ambassadeur, quel qu'il pût, et même prit soin, quelque temps après, de récrire de sa propre main à Louis XVL « Ainsi que

1. Fernan Nunez à Montmorin, Paris, 5 avril 1790 (AIT. tr. ; Espagne, vol. 628, fol. 234).

2. Un exemplaire de cette note imprimée se trouve aux Afïaircs Etrangères ; Espagne, Supplément, vol. 17.

« j'ai eu l'honneur de le faire entendre à Votre « Majesté par la voye du comte de Fernan Nunez, « quel que soit l'ambassadeur que Votre Majesté « m'enverroit dans ce moment-cy, loin de contribuer « à resserrer Tamitié qui nous unit et celle des deux « nations à laquelle nous sommes tous si intéressés, « il pourroit y causer du refroidissement et même « en rompre les nœuds. » Et, continuant sur ce ton, Charles IV déclara que, si les convenances diplomatiques l'exigeaient, il était prêt à donner l'ordre à son ambassadeur de s'absenter de Paris. « Dans le cas où Votre Majesté trouveroit de l'incon- « vénient qu'un ambassadeur de ma part résidât au- « près d'Elle, lorsqu'il n'y en auroit un de sa part « auprès de moi, je ferois avertir le comte de Fernan (f Nunez de profiter de la permission de voyager que « je lui ai accordée depuis quelque tems et de s'éloi- (c gner de la France*. » Don Carlos reçut effectivement, au mois de mai, la permission de prendre un congé de six mois pour venir en Espagne veiller à ses intérêts et à l'établissement de ses enfants, en même temps que l'ordre de charger, en son absence, des affaires de l'ambassade D. Domingo de Iriarte ^. C'était ce qu'avait voulu Floridablanca, mais le Roi, sujet à toutes sortes d'hésitations et de revirements, temporisa et Fernan Nunez comprit que le moment n'était pas venu encore de prendre son congé. A cette

1. Copie sans date, mais de mars ou avril 1791 (Aff. Etr. ; Espagne, vol. 630, fol. 118).

2. Floridablanca à Montmorin, 19 mai 1791 (Aff. Etr. ; Espagne, vol. 630, fol. 219).

NOTE DU l^'" JLILl.KT 17!)1 293

époque, d'Urtubise était chargé des affaires de France à Madrid.

Après la fuite h Varennes qui causa, comme on peut croire, une très vive émotion à la cour d'Espagne, Don Carlos fut chargfé de témoigrner à M. de Montmorin le déplaisir qu'avait ressenti le Roi Catholique à la nouvelle de l'arrestation de son cousin. Déjà, au vu de la lettre de son ambassadeur qui lui annonçait le départ secret de Louis XVI, Charles IV avait rédigé une note destinée h être remise par Montmorin à l'Assemblée Nationale. Cette note, après avoir eu connaissance de l'arrestation, il décida de l'envoyer telle quelle, sans y rien changer et en la datant du P'' juillet. Elle était conçue en ces termes:

« La retraite de Paris entreprise par le Roy Très Chrétien avec sa famille royale et ses desseins, quoique ignorés encore par le Roi Catholique, ne peuvent avoir eu et ne sauroient avoir pour cause et pour objet que la nécessité de se délivrer des insultes populaires, que lAssemblée actuelle et la Municipalité n'ont pas eu le pouvoir d'arrêter ni de punir, et de se procurer un lieu de sûreté où le souverain et les representans vrais et légitimes de la Nation eussent pour leurs délibérations la liberté dont ils ont été privés jusqu'à ce jour; privation dont on a des preuves et des protestations incontestables dans des représentations de corps et de provinces entières.

C'est dans ce sens, dans celui d'allié le plus intime de la France, de proche parent, d'ami de son Roy et de voisin le plus immédiat de son territoire que S. M. C. a le plus grand intérêt dans la félicité et dans la tranquillité intérieure de la Nation françoise, et que, bien éloignée de penser à la troubler, Elle a pris la résolution d'exhorter

les François et Elle les conjure de réfléchir tranquillement sur le parti que leur Souverain a été forcé de prendre, de revenir sur les procédés outrés qui peuvent y avoir donné cause, de respecter la haute dignité de sa personne sacrée, sa liberté et son immunité et celle de toute sa famille royale et de se persuader que, toutefois que la Nation françoise ne manquera point à ces devoirs, Elle trouvera dans le Roy d'Espagne toutes les considérations et toutes les ressources conciliatoires et amiables qu'elle sauroit désirer, en épargnant à S. M. G. la nécessité douloureuse de réprimer les perturbateurs et les ennemis de ce système.

A. Aranjuez, ce 1" juillet 1791 1.

Pas plus tôt envoyée, le Roi revenant sur son premier mouvement d'indignation, regretta d'avoir laissé dans la note des phrases de nature à blesser l'Assemblée Nationale et chargea Floridablanca, pour en atténuer l'effet, de donner à d'Urtubise quelques explications, que celui-ci transmit aussitôt à Montmorin : « M. de Florida Blanca », écrit d'Urtubise, (( me répondit que la façon de penser du roi son. « maître étoit toujours la même avant comme après (( le départ du Roi, que dès qu'on avoit eu la nou- « velle de l'arrestation de S. M. à Varennes, le Roi (c fr'étoit déterminé à envoier à son ambassadeur à « Paris une déclaration, qu'il ne m'en avoit point « donné de copie parce qu'on lui açoit laissé la

1. Note jointe à une dépêche d'Urtubise à Montmorin du 14 juillet 1791 (AfF. Etr. ; Espagne, vol. 630. fol. 349). M. H. Bauragarten l'a publiée dans sa Geschichte Spaniens zur Zeit der franzôsischen Révolution, Berlin, 1861, p. 322, d'après une copie de Sandoz, ministre de Prusse à Madrid.

HÉSITATIONS DE FLORIDABLANCA 295

« liberté de la mitiger, selon que des circonstances « Uexigeroient^ ».

Quelques jours plus tard, il se produisit encore un léger changement dans l'attitude du gouvernement espagnol, comme en témoigne ce nouvel « office » de Floridablanca à d'Urtubise, qu'accompagnait une copie de la déclaration. « Je ne vous en remis pas « alors (dans l'audience d'usage) copie pour qu'elle « ne différât pas de l'original, si des circonstances « locales et du moment avoient déterminé l'ambassa- « deur de S, M. C. à y faire quelque changement ; « mais considérant ensuite que si, par quelque évène- « ment imané desdites circonstances, la communi- (( cation étoit retardée, S. M. a résolu que je vous « en remis la copie ci-jointe ". » En outre, le premier ministre informait le chargé d'affaires de France que (( les ordres n'avoient point encore été donnés à « M. de Fernan Nunez de revenir », mais que son maintien à Paris dépendait absolument des événements et des procédés de la « nouvelle forme d'ad- « ministration », non reconnue encore par les puissances étrangères. Puis, à quelques jours d'intervalle (18 juillet), Floridablanca déclarait que, vu la position des affaires en France, il ne pouvait plus regarder d'Urtubise « comme chargé des affaires de « ce royaume ni lui passer des offices en cette qua-

1. Urtubise à Moutmorin, 11 juillet 1791 (Aff. Etr.; Espagne, vol. 630, fol. 368 vo).

2. Copie de cette note de Floridablanca du 1 1 juillet, dans la lettre d'Urtubise à Moutmorin du 14 juillet 1791 (Ali". Etr. ; Espagne, vol. 630, fol. 374).

« lité . )) Toutefois, notre représentant convint avec le ministre que pour que les affaires ne souffrissent pas, il continuerait de les « suivre en son nom « privé* ».

Ce va-et-vient d'opinions et de volontés, ces hésitations perpétuelles sur la conduite à tenir envers le gouvernement de l'Assemblée Nationale, depuis la rentrée de Louis XVI à Paris, n'étaient pas de nature à renseigner Fernan Nunez et à lui tracer exactement son devoir. Il crut bien faire en se conformant aux instructions qui lui laissaient la liberté de « mitiger » la note si les circonstances le commandaient ; il la mitigea, en effet, dans la copie qu'il remit à Montmorin le 8 juillet, en remplaçant une phrase fort comminatoire de la note originale par celle-ci : « Elle (Sa Majesté Catholique) a pris la (( résolution d'exhorter les François, et Elle les con-

« jure de réfléchir et de se persuader que, toute-

« fois que la Nation françoise remplira ces devoirs, (( comme le Roy Uespere, elle trouvera dans les pro- « cédés de S. M. C. les mêmes sentimens d'amitié et (c de conciliation qu'il lui a constamment témoignée (( et qui, sous tous les rapports, conviennent mieux à « sa situation que toute autre mesure quelconque^. »

Lorsqu'elle fut connue à Madrid, la rédaction mitigée déplut singulièrement à Floridablanca qui en manifesta son vif mécontentement ; les autres ministres, au contraire, ne partagèrent pas ce sentiment

1. UrtubiseàMontmorin, 18 juillet 1791 (Aff.Etr.; Espagne, vol. 630, fol. 377 ^°).

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