RELIGION ET PHILOSOPHIE
à noter : ce qui surtout, aux yeux du comte, discrédite les esprits forts, c'est leur impuissance à consoler les malheureux, à soulager les infortunes. On retrouve ici le philanthrope pratique qui a expérimenté par lui-même les divers remèdes dont l'humanité dispose pour diminuer ses misères, et qui, constatation faite, pense que rien ne saurait encore remplacer l'action bienfaisante de la religion. « Voyez « ce malade cloué sur son lit par mille douleurs
(( qu'il supporte pour l'amour de Dieu Arrêtez-
(( vous dans la rue devant cette pauvre femme qui (c plie sous la charge des ans. Et que me direz-vous « de cette secte d'hommes qui, sans fournir à ces « malheureux aucun soulagement k leurs maux, « prétendent en outre les priver de l'unique conso- <( lation qui leur reste?... Vous ne verrez dans ces « hommes que des monstres. » Pour ces raisons surtout, raisons de morale pratique, le gentilhomme espagnol observera avec soin les dogmes et les préceptes de sa religion traditionnelle qui « procure (( tant de moyens de consolation et de félicité en ce (( monde et tant d'espérances d'être heureux dans « l'autre. » Cette religion, h vrai dire, rien n'empêche de l'épurer, de la réduire à ses principes les plus simples et de la débarrasser de beaucoup de superfétations inutiles. Fernan Nunez ne le dit pas expressément, mais il laisse entrevoir que sa religion il lui est, avec l'observance des formes extérieures du culte en plus, quelque chose qui ressemble beaucoup au déisme des philosophes, des « vrais philosophes )).
Ainsi : guerre à la philosophie qui proclame l'impiété et respect absolu de la religion catholique. Voilà deux principes bien établis et que Fernan Nunez engage ses fils à défendre envers et contre tous. Mais où l'homme du xviii*' siècle prend sa revanche et affirme les droits de la pensée, c'est dans ce qu'il dit des choses en quelque manière accessoires à la religion, et notamment de la tolérance. Ces passages, sans doute, suffisent à rendre le comte suspect aux catholiques intransigeants ; il convient de les citer en entier :
« Une des choses délicates pour un voyageur (et surtout pour un Espagnol) sont les conversations et les disputes au sujet de la religion, de l'Inquisition, du Pape, des moines et des autorités ecclésiastiques. Il faut les éviter absolument. Car, quoique la barbarie des premiers siècles, les usurpations réciproques des autorités ecclésiastique et séculière, la primitive rigueur de l'Inquisition en un temps où, grâce à cette rigueur, ont été évités des maux qui affligèrent d'autres pays ; quoique l'ambition démesurée de quelques ordres religieux, l'extinction d'autres ordres auparavant très utiles à l'éducation et qui pourraient l'être encore, mais qui dans l'opinion du public ne le sont plus, la mendicité d'autres qui les a conduits à étendre la piété au delà de ce qui convient au sérieux de la religion ; quoique, dis-je, la considération de tous ces antécédents-là autorise des modifications appropriées à l'époque et aux circonstances présentes, il est certain que de telles matières ne doivent être traitées qu'avec beaucoup de réflexion et de prudence, et seulement lorsqu'on se trouve dans le cas de corriger des abus ou qu'on parle familièrement avec des personnes instruites et capables de nous éclairer, mais jamais dans des conversations publiques, par manière de passe-temps ou