EMMANUEL DE SALM SALM
expliquer sa présence en Espagne et ses relations avec la Grandesse.
Il n'est certes point un inconnu parmi nous, ce prince Emmanuel de Salm Salm dont la vie s'est partagée entre l'Espagne et la France. Ses succès mondains, son aimable nature, surtout sa tendre liaison avec la duchesse de Bouillon, Marie Edwige de Hesse Rheinfels, lui ont valu, dans nos mémoires de la (in du xviii® siècle, quelques allusions, quelques souvenirs pleins d'affectueuse sympathie \ Personne, toutefois, n'a encore raconté les incidents divers, de son existence assez vagabonde et agitée.
Fils cadet du feld-maréchal Nicolas Léopold de Salm Salm, premier duc de Iloogstraeten (1701-1770), et de sa première femme, née Salm, qui donna au duc seize ou dix-sept enfants % le prince Emmanuel, chevalier de Malte de minorité, prit, comme cela se devait, la carrière des armes et servit d'abord, aux Pays-Bas, dans le régiment d'infanterie de son nom. L'une de ses sœurs aînées, Marie-Anne de Salm Salm, ayant épousé, en 1758, D. Pedro d'Alcî'intara de Toledo, douzième duc de l'Infantadg, cet événement de famille engagea le prince Emmanuel à venir chercher en Espagne une fortune plus brillante et un
1. Malouet, Mémoires, éd. de 1868. t. I, p. 200; M»"* Suard, Essais de mémoires sur M. Suard, Paris, 1820, p. 284.
2. Dans sa correspojidance, le prince Emmanuel se dit une fois le quatorzième, une autre fois le dix-seplicme enfant du maréchal sou père ; peut-être ne savait-il pas au juste son numéro dordre. Par contre, labbi Expilly {Dictionnaire des Gaules, Amsterdam, 1770) n'énumère que quinze enfants de Nicolas-Léopold et donne à Emmanuel le numéro treize.
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avancement plus rapide. Ce fut en 1763 qu'il obtint de la Majesté Impériale de passer au service de la Majesté Catholique; et, incontinent, Charles III donna au jeune prince si bien apparenté, d'abord un emploi de capitaine au régiment de cavalerie du Roi, puis, à quelques semaines d'intervalle (15 février-13 mars 1764), et la clef de chambellan avec exercice et un bâton d'exempt dans la compagnie flamande des Gardes du Corps. Cela en attendant mieux ; car, trois ans après, le commandement du régiment de Brabant (infanterie w^allone) étant venu à vaquer, Salm en fut pourvu et nommé colonel le 20 octobre 1767. Au moment où Fernan Nunez lui adresse ses premières lettres, Salm avait vingt-cinq ans, étant né le 22 mai 1742, et il tenait garnison à Majorque.
L'amitié qui liait les deux jeunes colonels était sûre et sincère; il le faut, car Fernan Nunez se déshabille complètement, ne cache rien à son ami, pas même son « voyage de Bavière » ni les ennuis qu'il lui causa et dont aujourd'hui on ne parlerait peut-être pas avec autant d'abandon et de désinvolture. Alors, il est vrai, et surtout en Espagne où ces accidents étaient fréquents, nul ne considérait qu'il fût mal porté d'en entretenir les autres, et, dans la maison royale même, c'était un sujet habituel de conversation que les mésaventures galantes de l'infant Don Luis, frère du Roi. Salm, de son côté, ne devait pas demeurer en reste de confidences — nous n'avons plus, malheureusement, ses lettres à Fernan Nunez — et il n'est pas à présumer que ses causeries épistolaires fussent moins intimes que ceux de son
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ami ni de nature moins délicate. Un autre sujet, qui, au début surtout de cette correspondance, tient une grande place dans les préoccupations des deux officiers, ce sont naturellement les questions militaires, questions d'organisation et de réforme, fort discutées à cette époque, et, comme ils ne s'oublient pas et soignent assez leurs intérêts, questions de grades aussi et d'avancement. A ce propos, quelques renseignements sur l'état de l'armée espagnole, soldats et chefs, et sur l'esprit qui l'animait ne paraîtront point déplacés.
Vers le milieu du xviii" siècle et après l'avènement de Charles III au trône d'Espagne, l'armée espagnole comptait une quarantaine de régiments d'infanterie de ligne, à deux bataillons chacun, dont les trois quarts se composaient de troupes nationales, le reste de troupes étrangères : trois régiments irlandais, trois régiments wallons, quatre régiments suisses, deux régiments italiens et un de volontaires étrangers. Comme valeur numérique, cette infanterie représentait soixante-cinq mille hommes environ. La cavalerie, entièrement nationale, était formée de quatorze régiments de cavalerie de ligne et de huit régiments de dragons, en tout dix à douze mille hommes. Puis un régiment d'artillerie et quelques compagnies de génie. Indépendamment de ces forces régulières, deux autres forces grossissaient encore l'armée espagnole ; d'une part, des milices provinciales au nombre de trente mille hommes à peu près, d'autre part, un corps d'élite, la Maison du Roi [tropas de casa reat). Dans ce dernier corps figu-
raient: 1° des compagnies particulièrement affectées à la garde du palais royal et au service du souverain, c'est-à-dire cent cinquante hallebardiers et trois compagnies de Gardes du Corps (espagnole, italienne et flamande); 2° la Garde Royale, troupe dont une partie tenait garnison soit à la cour même, soit dans les résidences, mais qui prenait part aux campagnes et combattait à côté de l'armée de ligne. La Garde se composait de deux régiments d'infanterie à six bataillons (Gardes Espagnoles et Gardes Wallones) : huit mille hommes ; puis d'une brigade de carabiniers : six cents hommes. Le recrutement de l'armée de ligne, sauf bien entendu les régiments étrangers, s'opérait par le moyen de la conscription ou quinta ; celui des troupes de la Maison du Roi par voie d'engagements volontaires.
Sur la valeur militaire et morale, les aptitudes physiques, l'instruction et la discipline de cette armée faite d'éléments très divers, les opinions varient assez. Cependant la plupart des auteurs compétents et, ce qui a son prix, les auteurs étrangers s'accordent à reconnaître que l'infanterie nationale conservait encore beaucoup des qualités essentielles qui avaient établi sa réputation au xvi" et au xvii° siècle, mais qu'elle les conservait à l'état latent, la longue paix qui régna en Espagne, depuis l'an 1748 jusqu'aux guerres de la Révolution, ne lui ayant pas permis de les mettre à l'épreuve. En effet, la courte et facile campagne de Portugal, en 1762, les expéditions contre Alger et quelques faits d'armes en Amérique ne comptent guère. Le major anglais Dalrymple, peu
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indulgent en général dans ses appréciations, loue, au point de vue militaire, le système espagnol de la (jui/ila qui envoie aux régiments des paysans, et déclare qu' (( en ce point Tarmée d'Espagne « est supérieure à celle d'autres pays qui n'est com « posée que d'ouvriers ivrognes et de libertins sans « aveu ))\
Au contraire, ces mêmes étrangers n'ont pas grande opinion des troupes étrangères au service d'Espagne et particulièrement de l'infanterie wallone : les petits Wallons, comme on les nommait pour les distinguer des Gardes Wallones et aussi peut-être à cause de leur petite taille, bon nombre de ces soldats étant originaires, non des pays wallons, mais des provinces méridionales de la France. Les agents recruteurs des trois régiments wallons, Flandre, Bruxelles et Brahant^ n'y regardaient pas de bien près, tout ce qui s'ofFrait était pris et enrégimenté ; notamment tous les déserteurs de l'armée française qui pouvaient s'échapper par la frontière des Pyrénées trouvaient bon accueil dans cette troupe où les commandements se faisaient en français. « Les Wal- « Ions , Irlandois , Italiens et Volontaires, dit (( Dalrymple, sont tous déserteurs et vagabonds de « tous les pays de l'Europe et la plus méprisable « canaille^ )) ; jugement que confirment les lettres de Fernan Nunez et de Salm. Des Suisses, le major anglais parle en meilleurs termes : ce sont, dit-il,
1. Voyage en Espagne et en Portugal dans l'année llli, Paris, 1783. p. 88.