Mémoires du duc Des Cars, t. I, p
2. Depuis la mort du duc d'Huescar (1770), le Roi n'avait pas, en effet, remplacé le commandant en premier de la brigade. Le major dont parle ici le duc Des Cars se nommait D. Gerdnimo Caballero. En 1783, il fut promu commandant en second de la brigade des Carabiniers et, en 1787, appelé au ministère de la guerre, en remplacement de D. Pedro liopez de Lerena.
lerné. Il expliqua alors en tremblant que, malgré l'opinion si favorable du Roi pour les carabiniers, Sa Majesté les tenait depuis plus de vingt ans disséminés, compagnie par compagnie, en des villages assez distants les uns des autres ; que jamais deux compagnies ne s'étaient réunies, et, sous prétexte que les carabiniers étaient choisis en d'autres régiments de cavalerie et étaient instruits, ils ne montaient ordiuciirement à cheval que pour aller à l'abreuvoir. Enfin ce pauvre major pleurait presque à l'idée de manœuvrer et du désir exprimé par le prince.
Nous fîmes l'impossible pour le rassurer, nous lui dîmes qu'il avait trop de modestie pour ses troupes, mais nous persistâmes dans notre curiosité, et il dut retourner à Mançanarez, désolé de la trop aveugle confiance du Roi son maître.
Nous le suivîmes d'assez près. A quelque distance de Mançanarez, nous trouvâmes les chevaux de selle qu'on nous avait préparés et nous aperçûmes les carabiniers en bataille dans une plaine immense.
Il faut convenir que lorsque nous les eûmes joints, le coup d'œil de ce régiment était pour un amateur de cavalerie le plus beau «pectacle. Des chevaux de troupes de la plus grande finesse, d'une beauté telle que le moindre eût été, pour un prince ou un général, un superbe cheval, des hommes grands, forts, carrés, des figures nobles et militaires, des moustaches bien égales, bien cirées, des habits de beau drap bleu à parements écarlates, galonnés d'argent, le chapeau également bordé, ainsi que l'équipement en bleu du cheval, des officiers tous pris dans les familles les plus distinguées d'Espagne, richement vêtus et superbement montés ; la vue de ce corps en bataille était ce que j'ai jamais vu de plus beau en ce genre.
Nous prolongeâmes le front des quatre escadrons de 120 chacun, mais nous ne pûmes y remarquer cette immobilité des autres cavaleries de l'Europe quand elles sont passées en revue.
Cette immobilité imposante tient aux chevaux hongres des régiments et à l'instruction des cavaliers souvent exercés. En Espagne, les hommes n'ont jamais été bien dressés, et les chevaux entiers piaffent et hennissent toujours.
Nous passâmes entre les rangs, et, par parenthèse, il y avait entre le premier et le second de quoi tourner un carrosse à huit chevaux. D'après les observations que le bon major avait faites le matin à M. le comte d'Artois, il se flattait que la revue du prince se bornerait à passer dans les rangs et à voir défiler les carabiniers. Mais une égale curiosité nous poignait de voir cette superbe cavalerie en mouvement. Le prince me chargea de dire au major de faire serrer les rangs, de mettre son régiment en colonne, et de commander quelques formations.
Je crus un instant avoir porté le coup de la mort à ce brave major. Cependant il fallait obéir à un « infant ». Aussi, d'une voix tremblante, il fît d'abord remettre les sabres dans les fourreaux, ce qui occasionna un premier mouvement de désordre dans les deux rangs ; ce désordre fut pire quand le second rang se rapprocha du premier ; la moitié des chevaux de celui-ci s'élancèrent en avant. Tous hennirent, chaque cavalier cria holà ! à son cheval et chaque officier répéta le même cri pour le sien, tout en ordonnant à sa troupe de garder le silence.
Enfin le major fit rompre de pied ferme à droite par quart d'escadron ; l'on n'eût pas entendu le tonnerre pendant cette conversion. « En avant, marche ! » commande le major, et voilà la colonne en mouvement. Il fallut parcourir un assez grand espace avant de fixer tous les chevaux au pas, d'observer les distances et quelque alignement dans les rangs.
Le prince et nous, nous reconnûmes qu'il y aurait de la barbarie à exiger du major un seul commandement au trot. Les carabiniers tenaient leurs rênes d'une longeur prodigieuse, et avaient un caveçon dans la main droite ; ils chaussaient leurs étriers si longs qu'ils les
perdaient à tout moment. Les ofTiciers n'étaient pas les moins embarrassés. Le prince demanda au major de faire détiler le régiment devant lui par section. Le moment de faire mettre le sabre à la main fut encore un moment de crise violente ; la défilade ne fut guère mieux que le reste, et les carabiners rentrèrent.
Pendant tout le règne de Charles III, ils n'en avaient pas fait autant, et cette journée aura été inscrite sur les registres de ce régiment comme une chaude journée.
Le soir même M. le comte d'Artois écrivit au Roi son parrain une lettre de remerciment sur la faveur inopinée quil venait de lui ménager en lui faisant rencontrer ses carabiniers royaux, et il ajouta les plus grands éloges à ce sujet. C'est ainsi que le plus souvent on dit la vérité aux souverains ! Ici, qui était le coupable ? Certes, ce n'était pas le vieux major, c'était le Roi tout seul.* »
I. Mémoires du duc Des Cars, t. I. p. 243 et siiiv. — Le major Oah-ymple qui vit la brigade en 1774 n'eu parle pas en meilleurs termes ; il trouve qu'elle a « un peu l'air de milice bourg^eoise. » (^Voyage en Espagne et en Portugal dans l'année \11'±, Paris, 1783. p. 42.)