‹ Études sur l'Espagne (volume 2)Chapitre 7 sur 190 · XIV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XIV AVANT-PROPOS

d'hui ministre des colonies, et D. Antonio Rodriguez Villa ont pris la peine de rechercher et de faire copier pour moi quelques documents des archives d'Alcalâ et de la bibliothèque de l'Académie de l'Histoire à Madrid; je leur en suis très reconnaissant. J'ai aussi des remercîmenls à adresser à M. le chevalier Alfred d'Arneth qui m'a très obligeamment transmis des renseignements sur certains personnages de la cour de Vienne dont le Dictionnaire biographique de G. von Wurzbach ne parle pas avec assez de détail et de précision.

26 août 1890.

Au siècle dernier, sous le gouvernement absolu des Bourbons qu'elle accepta après de courtes et Titres hésitations, la Grandesse occupe dans la société espagnole à peu près la même place qu'au temps des derniers rois autrichiens. Elle entoure la personne du souverain et celle de l'héritier présomptif, détient les principales charges du Palais et plusieurs viceroyautés, représente le Roi et la nation dans quelques ambassades, gouverne aussi, parfois, mais beaucoup moins en vertu de son pouvoir et de son prestige de classe privilégiée que du mérite personnel et exceptionnel de certains de ses membres. Le service militaire, son premier devoir comme son honneur, elle continue de le fournir; sans grand entrain, il est vrai, et plutôt par convenance, tradition de famille ou nécessité que par amour de la profession. Eteint chez les rois d'Espagne, depuis Philippe II, l'esprit militaire, on le conçoit, ne pouvait continuer long-

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temps à animer une noblesse qui ne songeait qu'à régler en tout sa conduite sur celle du chef de l'État.

Clientèle ordinaire et permanente de ce chef, la Grandesse lui tient vraiment de très près; d'autant plus près qu'il n'existe pas ici de princes du sang, point d'Orléans ni de Condé pour disputer à cette haute aristocratie la prérogative de servir le Roi et l'avantage de jouir de ses bienfaits. Après les membres de la famille régnante, prince héritier, infants et infantes et, le cas échéant, reine-mère, les Grands suivent immédiatement et, ce qui est à remarquer, suivent indistinctement ; car c'est encore un trait de la noble corporation que nul de ses membres n'y a le pas sur l'autre. Plusieurs familles, cependant, pouvaient revendiquer un traitement particulièrement honorable, même une indiscutable préséance : les Medinaceli, tout d'abord, descendants directs des maisons royales d'Espagne et de France, et qui, fort justement, prétendaient posséder une partie de leurs fiefs à titre de compensation ou de « récompense » pour l'abandon qu'ils avaient fait de leurs droits à la couronne*; les Enriquez de Cabrera, issus aussi du sang royal de Castille et héréditairement pourvus de la charge d'almirante; enfin, les Fernandez de Velasco, connétables de Castille. Mais, en ce qui concerne ces deux dernières familles, Philippe V

1. Encore eu 1706, le duc de Medinaceli réclama pour ses biens cette qualité de « récompense » qui devait les mettre à l'abri des revendications de la couronne (Bibl. Nat., Ms. Esp. 153, fol. 1 à 44).

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coupa court aux prétentions qu'elles eussent pu élever en supprimant les charges d'ailleurs purement honorifiques d'almirante et de connétable ; quant aux Medinaceli, ils ne furent pas, dans les premiers temps du nouveau régime, assez bien en cour pour s'assurer une situation privilégiée, que les autres Grands de vieille souche leur auraient, au reste, certainement contestée. Officiellement donc, la Grandesse est comme une confrérie noble où les derniers venus sont admis aux mêmes honneurs que les plus anciens; ce qui, toutefois, n'empêche pas certaines distinctions de s'établir, parce que la tradition et les conventions sociales, toujours plus fortes que les décrets et les règlements, le veulent ainsi. Bon gré mal gré, une différence persiste et se manifeste souvent entre la Grandesse primitive, immémoriale, et la Grandesse datée, comme on nommerait le mieux la seconde catégorie, entre ce petit noyau de neuf à douze familles dont la qualité supérieure fut tacitement reconnue par Charles-Quint en 1520, lorsqu'il hiérarchisa pour la première fois la noblesse espagnole S et puis tous ceux que la faveur de l'Empereur ou de ses descendants fit passer plus tard dans le clan des élus. Ces quelques familles de premier choix, que distinguaient les titres de ducs

1, Le nombre de douze a été prononcé par Diego de Mendoza, qui n'a cité par leur nom que deux maisons : Arcos et Médina Sidouia {Guerra de Granada, liv. IV, § 13). Les dix autres sont indiquées par Luis de Salazar y Castro, Casa de Lara, t. I, p. 538. Si les Medinaceli ne figurent pas dans cette liste, c'est sans doute que l'auteur les considérait comme de sang royal.

d'Arcos, de Béjar, d'Escalona, de Frias, de l'Infantado, de Médina de Rioseco, de Médina Sidonia et de Nagera, de comtes d'Aguilar, de Benavente et de Lemos, de marquis d'Astorga, ces familles formaient encore au xviii° siècle le véritable soubassement de la Grandesse. A elles, en second lieu, étaient venues se joindre, et avec elles tendaient à se confondre peu à peu, beaucoup d'autres bonnes familles de Castille et d'Aragon qui se couvrirent au xvi® et au xvu° siècle. Puis, sous les derniers rois autrichiens, d'assez nombreux Italiens et Flamands, et, avec les Bourbons, quelques rares Français, tous de haute et antique noblesse, grossirent encore la corporation. Voilà, superposées, trois assises, qui, malgré des différences d'origine et quelques inégalités, constituent la partie solide et massive de l'édifice. Mais, de droite et de gauche, les souverains lui construisent des ailes, s'efforcent de le rendre plus accessible et plus spacieux*.

Des faveurs, très fréquentes au xviii® siècle et surtout dans ces temps de luttes et de troubles où le moindre gage de fidélité envers la nouvelle dynastie réclamait une prompte rétribution, poussent des gens de médiocre naissance dans l'enceinte réservée de l'aristocratie espagnole. Ces intrus, quelque utiles à l'Etat que puissent être leurs services, ne sauraient réclamer

1. Il n'y avait pas lieu de parler ici des différences d'étiquette propres aux diverses classes de la Grandesse, « cérémonies, dit Mendoza, qui varient avec les temps et les volontés des princes », et qui sont, à notre point de vue, sans portée.

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sur rheure de la Grandesse d'ancienne extraction un traitement d'égal à ci^al. A plus forte raison, la Grandesse tient-elle à l'écart ou en suspicion ceux que le caprice d'une reine ou la reconnaissance du souverain, pour des services très personnels, a tirés du néant ; à moins toutefois que la situation du favori qui a l'oreille du Roi et la feuille des pensions ne tempère ces velléités d'intransigeance et n'éteigne, comme par enchantement, ces sourires dédaigneux sur les lèvres des plus hostiles. Mais qu'il est facile, sans se compromettre, d'indiquer au « nouveau », par une nuance, qu'il n'est pas de la maison ! Ne suffit-il pas, par exemple, de ne point lui accorder telle marque de familiarité, qui, dans ce monde-là, vous classe tout de suite? On sait ce qu'il fallut de peine à Charles III et quelle diplomatie il mit en jeu pour amener les Grands à tutoyer son fidèle Losada, ce parfait honnête homme, médiocrement né, il est vrai, mais dont l'élévation à la charge de grand chambellan n'avait pu donner prise à aucune médisance*. Combien d'autres mendièrent toute leur vie un « tu )>, qu'ils auraient payé de leur sang, et ne reçurent jamais de leurs pairs que de l'a Excellentissime seigneur » !

Derrière les Grands, et à quelque distance, prennent place les nobles titrés, qui eux-mêmes sont suivis de la cohue immense, quoique diminuée au xviii" siècle, des nobles vagues ou hidalgos.

1. Boursfoing, Tableau de l'Espagne moderne, Paris, 1797, t. I. p. liO.

Entre la Grandesse ou haute aristocratie et la noblesse titrée de Castille et d'Aragon la séparation s'accentue, le fossé s'élargit; ce qui s'explique aisément. La Grandesse ayant absorbé pendant le siècle précédent à peu près toutes les anciennes familles titrées de Castille et une partie aussi des familles nobles aragonaises, valenciennes ou catalanes, il ne restait plus parmi les simples titrés que certaines maisons anciennes, mais déchues ou en disgrâce, quelques représentants de la noblesse provinciale, qui n'avaient jamais fait figure à la cour ou rempli de charges importantes; puis, en dernier lieu, la foule toujours grossissante des anoblis. Ceux-là surtout contribuent à discréditer la classe intermédiaire de la noblesse espagnole. Passe pour les anoblis recommandés à la munificence royale par des faits de guerre, et que les Bourbons d'ailleurs semblent avoir voulu distinguer des autres en leur octroyant des titres significatifs : Bondad Real, Gracia Real, Conquista Real, Real Agr ado, etc.; tout cela faisant allusion à une action d'éclat, à quelque honorable service militaire. Par malheur, divers titres analogues n'ont déjà plus cette origine glorieuse et récompensent d'une façon qui, aujourd'hui, prête un peu à sourire, des services très pacifiques et assez insignifiants. Un Antonio de Morales reçoit, en 1737, de Philippe V, le titre de marquis de La Garantia, pour avoir apporté les dépêches de l'acte de garantie passé entre les cours de Naples et d'Espagne; et, en 1760, D. Gutierre de Hevia est créé marquis à'El Real Trasporte, pour avoir, en pleine paix.

LES ANOHLISSKMENTS 7

conduit saine et sauve la famille royale, de Naples i« Barcelone, sur le navire le Phénix. Quoi qu'il en soit, de tels services sont encore, en une certaine mesure, appréciables ; la majesté royale a été un jour directement mêlée à tel de ces événements, et l'on comprend qu'elle ait tenu à en perpétuer le souvenir par un témoignage public qui ne lui coûtait rien et faisait des heureux. Autre chose sont les anoblissements quelconques dont les causes nous échappent et que notifie presque chaque semaine la Gazette. « Considérant la qualité, le mérite ou les services « exceptionnels de N. ou N., Sa Majesté a daigné « lui conférer un titre de Castille... » C'est l'invariable refrain de la dernière page du moniteur officiel de la monarchie; mais ce refrain commence à sonner quelque peu faux. Des esprits frondeurs soulignent ces fournées de nobles et en plaisantent irrévérencieusement : « Où trouver un nom de montagne, « de fleur, de famille, de mer, de fleuve ou de ruis- (( seau qui ne soit porté par quelqu'un des titrés que « nous connaissons ? » s'écrie le poète José Joaquin Benegasi, qui ne voulut jamais entendre parler du titre de comte dont le roi avait gratifié son père. (( Moi, comte ! pour devenir la risée des gens de (( mon village ; car quelle plus fade plaisanterie (( qu'un titré sans argenté » Tous assurément ne pensaient pas comme Benegasi, et la Gazette en fait foi; mais ces vers, qui ont été imprimés en 1743,

1. J. J. Benegasi y Luxan , Poesias liricas y jocoserias, Madrid, 1743, p. 62.

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indiquent au moins que le prestige des anoblissements avait perdu quelque chose de sa valeur déjà sous les premiers Bourbons, et longtemps avant les orgies de titres qui signalèrent la fin du siècle, se sont continuées jusqu'à nos jours et durent encore. Les mœurs, le genre de vie de la Grandesse se sont à peine modifiés depuis l'avènement des nouveaux rois. Atteints, il y a longtemps déjà, à' absentéisme, les Grands affluent à la cour, abandonnent leurs (( états », qu'ils livrent à des intendants dont les pratiques, souvent odieuses, ne contribueront pas peu à entraîner la ruine totale du régime seigneurial. Le temps n'est plus où un duc de l'Infantado, escorté d'un train superbe, venait à Madrid (( baiser la main au Roi » et s'en retournait le même jour, tout d'une traite, à son palais de Guadalajara ; ce qui paraît s'être passé encore dans les premières années du xvii® siècle*. Aujourd'hui, nul Grand ne demeure habituellement dans ses terres, et bien restreint est le nombre de ceux même qui les visitent et y possèdent une habitation confortable et digne de leur rang. Parmi les résidences seigneuriales de quelque importance, on ne cite plus, au xviii^ siècle, qu'El Viso, dans la Manche, aux marquis de Santa Cruz; La Abadia, dans la province de Câceres, aux ducs d'Albe; le palais de Cogolludo près de Guadalajara, aux Medinaceli ; celui d'Arenas de San Pedro, province d'Avila, construit par l'in-

1. Coleccion de documentos inéditos para la historia de Espana, t. LXVII, p. 60.

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