Paris, 20 mars
times de chagrin Font assombri et jeté dans une noire mélancolie. Le brillant gentilhomme, que nous n'avions pas connu encore si désenchanté et si morose, se met à philosopher et sa philosophie frise le pessimisme.
« Pour une bonne nouvelle qui vous réjouit, combien en ce monde, et quand on a le cœur sensible, n'en reçoiton pas de douloureuses ? Vraiment, mon ami, il faut une forte dose d'abnégation pour résister à ces peines qui vous surprennent alors que Ton y pense le moins. Je ne nie pas que les principes de la religion ne prêtent un puissant secours dans de telles occasions, mais qui aujourd'hui use de ces moyens-là ? Bien peu ; aussi y a-t-il peu d'heureux, peu de gens qui cherchent à se résigner à leur sort : la plupart s'acharnent à lutter à bras le corps avec la fortune et vivent malheureux... Je te vois d'ici faire des gestes de surprise et t'écrier : où veux-tu en venir, mon cher Nunez ? Je n'en sais rien ; appelle-moi fou, mais je n'efface pas ce qui est écrit. Peut-être la pensée qu'en ce moment tu causes avec mon amie, que je considère comme morte pour moi, a-t-elle éveillé ces réflexions? De toutes façons, elles sont bonnes et vraies, et ne peuvent faire de mal. Il suffît de ne pas brûler la lettre pour les avoir toujours, si l'occasion s'en présente, sous la main. Il vaut mieux qu'elle ne se présente pas... J'attends avec impatience des nouvelles de Bologne, car rien que les paroles que tu m'écrivais avoir lintention de dire au petit m'ont tiré des larmes. Tâche d'être bon et n'oublie pas ton ami qui t'aime de tout cœur ».
Qu'étaient cette a amie », ce « petit », qui causent une telle émotion au pauvre Fernan Nunez et lui inspirent de si touchants regrets ? Nous ne
nntlTS DE GUERRE 129
saurions le dire explicitement, car aucune de ses lettres à Salm ne permet de lever le voile qui nous cache cette mystérieuse intrigue. Peut-être bien s'agit-il encore de la Gertruda Marcuci, qui se serait retirée en Italie, et d'un enfant né de ses relations avec le comte. Mais ce n'est qu'une conjecture.
Fort heureusement pour Fernan Nunez, un événement assez considérable et imprévu vint le tirer de l'état d'abattement et de découragement où les souvenirs de la vie passée, compliqués d'autres sujets de tristesse, l'avaient peu à peu conduit. La guerre, à la veille d'éclater entre l'Espagne et les Etats Barbaresques, rappelle tout à coup Don Carlos à son poste de combat. Le 8 mai, il annonce à Salm que les préparatifs contre le Maroc vont bon train et que, si cette puissance n'accède pas aux conditions imposées par l'Espagne, l'envoi d'un corps expéditionnaire sur un point quelconque de l'Afrique aura lieu sans tarder. Plus d'humeurs noires ni de vague dans l'àme : le colonel de V Immémorial reprend le dessus et ne songe qu'à remplir son devoir de soldat, comme l'exigent l'emploi qu'il occupe dans l'armée, les liens qui l'attachent à la personne même du Roi et les obligations de son sang. Il a informé Ricla, par l'intermédiaire d'O'Reilly, que le fait de se rouver en congé régulier ne l'empêche pas de se tenir à la disposition du Roi et qu'il est prêt h partir au premier avis. O'Reilly ne lui a rien répondu ofiiciellement, mais lui a fait dire par la duchesse de Béjar qu'il l'engageait à partir sur-le-champ pour
Barcelone, et que cet empressement, quoi qu'il arrivât, lui ferait grand honneur et le recommanderait beaucoup auprès du souverain. Il quittera donc Paris le soir même. Au surplus, son premier bataillon a reçu l'ordre d'être prêt ; il faut le rejoindre. Quant à l'expédition en soi, Fernan Nunez n'a pas l'air de la prendre très au sérieux, ou peutêtre afFecte-t-il à dessein l'indifférence. Comme s'il était sûr d'en revenir sain et sauf, il annonce avec la dernière précision ce qu'il compte faire à son retour d'Afrique :
« S'il y a expédition, nous ne pourrons guère débarquer, au retour, qu'à Cadix. En ce cas, je fais une visite à Fernan Nuiîez, je passe un mois avec ma sœur et reviens, chargé de lauriers, passer l'hiver à Paris et y chercher une femme riche et honnête, ce qui est l'essentiel pour vivre heureux et en bonne amitié. S'il n'y a pas expédition, comme d'une façon ou d'une autre je puis compter d'être fait maréchal de camp à la première promotion, de Barcelone je me rends à Madrid pour baiser la main, je passe quelques jours à Fernan Nunez et reviens ici, libre enfin de la servitude du régiment. Puissé-je te rencontrer et avoir désormais plus de chance avec toi dans mes voyages » !
Avant de suivre Fernan Nunez sur le terrain de ses exploits et de l'observer dans son nouveau rôle de militaire combattant l'ennemi héréditaire, occupons-nous de décrire un peu cette société espagnole de Paris sur laquelle les lettres du comte nous ont déjà ouvert quelques aperçus.