‹ Études sur l'Espagne (volume 2)Chapitre 76 sur 190 · D. LUIS PIGNATELLI · texte numérisé non relu

D. LUIS PIGNATELLI

tête de toutes les intrigues qui ont enfin forcé ce ministre à la retraite. M. de Grimaldi, fort peu courageux naturellement, redoutoit singulièrement le peuple de Madrid. En conséquence, un des moyens dont on se servoit pour Tobliger à se retirer étoit de lui faire parvenir des lettres anonimes de tous les cotés, dans lesquelles on le menaçoit de l'assassiner. Ces lettres ne produisant pas encore leur eifet, on mit le feu à sa maison. Or, si j'en crois ce que Ton m'a assuré, ce dernier moyen étoit de l'invention de M. de Villa-Hermosa, et c'étoit lui qui l'avoit fait exécuter*. »

Ce politique vindicatif et peu scrupuleux avait de la littérature. Sans doute, il devait se piquer d'écrire correctement notre langue, puisqu'il présenta à l'Académie Française une traduction du Criticon de son compatriote Balthasar Gracian, cet auteur si prisé en France au xviii® siècle par les théoriciens du vrai orné. L'Académie Espagnole aussi accueillit avec empressement le patricien et lui ouvrit toutes grandes ses portes ; lors de l'avènement de Charles IV, Villahermosa fut chargé de haranguer le souverain au nom de la compagnie". Il mourut à Madrid, le 19 septembre 1790, à l'âge de soixante ans et demi.

Des deux derniers fils du comte de Fuentes, le plus âgé, Don Luis, eut une triste destinée. Marié, en 17G8, à la fille unique de Casimir Pignatelli d'Egniont, comte d'Egmont, lieutenant général en

1. Lettre à Yergennes, l««- septembre 1778 (AfT. Etr. ; Espagne, vol. 590, fol. 320 v.).

2. Marquis de Molins, Discursos leidos ante la R. Acadeniia Espanola en la recepcion pdblica del duque de Villahermosa, Madrid, 1884, p. 87.

France et grand d'Espagne, il obtint, sur la demande de son beau-père, de se fixer en France : le comte d'Egmont, en effet, prévoyant qu'il n'aurait plus d'enfants de sa seconde femme, tenait à assurer, par ce moyen, sa succession. Charles III approuva cet arrangement ; il créa une Grandesse personnelle pour Don Luis, à l'occasion de son mariao^e et à la condition que cette Grandesse subsisterait jusqu'au moment où sa femme hériterait de celle dont jouissait la maison d'Egmont. Don Luis entra au service de France, fut nommé colonel du régiment de dragons de Schomberg et continua de résider à Paris. Atteint de folie et enfermé, sa femme, puis, après la mort de celle-ci, son beau-père furent successivement nommés par les autorités judiciaires de France et d'Espagne curateurs des biens du malade et tuteurs de ses enfants. La famille des comtes de Fuentes, qui, d'abord s'était peu souciée de réclamer un parent si piteux, contesta plus tard la « francisation » de Don Luis et demanda que le comte d'Egmont fût déchargé de la curatelle et de la tutelle qu'il exerçait. Pendant quelques années, les Pignatelli d'Espagne et ceux de France se disputèrent le pauvre fou, qui fut enfin rendu à son pays d'origine'.

Le second fils. Don Juan, n'eut pas le sort malheureux de ses deux frères aînés. Affilié au parti aragonais et à la camarilla du prince et de la prin-

1. Mémoires et correspondances des années 1788 et 1789 (Aff. Etr. ; Espagne, vol. 625, fol. 161, et vol. 626, fol. 100, 130, 131. 180 et 214).

LE COMTE d'aR.VNDA 141

cesse des Asturies qui poursuivait de sa haine le ministre Grimaldi, les Italiens et les golillas, Don Juan s'employa surtout à servir les intérêts de son oncle, le fameux chanoine D. Ramon Pignatelli, recteur de l'université de Saragosse et protecteur du canal d'Aragon, l'homme le plus grand d'Espagne*, dont l'ambition était, paraît-il, de succéder à Grimaldi et de livrer le pouvoir aux Aragonais ' ; ambition qui fut complètement déçue, puisque Charles III, quand il dut renoncer à Grimaldi, eut recours à un nuire golilla, D. José Monino, que l'histoire connaît sous le nom de Floridablauca.

Rien ne ressemblait moins au comte de Fuentes, à ce diplomate ennuyé, taciturne et chagrin, que son successeur, l'arrogant, bruyant et encombrant Aranda. Aragonais d'origine, de naissance et de tempérament, Aragonais pur sang, bien plus Aragonais que Fuentes, dont la famille était à demi italienne, D. Pedro Pablo Abarca de Bolea, dixième comte d'Aranda, présente un amalgame singulier de dispositions et de tendances très opposées et qui semblent, à première vue, tout à fait inconciliables. Il y a en lui, à la fois, du ricolionibre d'Aragon, avec

1. Il avait plus de six pieds et l'expression hautaine de son visage ajoutait encore à l'eiret de cette taille gigantesque (Comte de Sastago, Elogio del muy ilustre sehor D. Ramon Pignatelli, Saragosse, 1796, avec un portrait de Don Ramon gravé par Mateo Gonzalez). Casanova, dans ses Mémoires (t. VII, p. 509), donne sur les mœurs du chanoine des renseignements fort épicés.

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