‹ Études sur l'Espagne (volume 2)Chapitre 9 sur 190 · PHILOSOPHES ET REFORMATEURS · texte numérisé non relu

PHILOSOPHES ET REFORMATEURS

nent un peu à Aranda qu'à cause de sa rude franchise aragonaisc et militaire, de ses boutades hautaines de riche-homme ennemi de la paperasse et des robins, seuls traits de son caractère qui, à leur avis, pallient lép^èrement ses fautes et le rendent « sympathique V )) Si la mort impie d'Aranda était prouvée, ce serait un cas très exceptionnel en Espagne. Les autres Grands, plus ou moins entachés de philosophie, ne poussèrent pas les choses si loin. Presque tous, et ceux en particulier dont nous aurons l'occasion d'entendre les aveux, ne prennent à nos philosophes que des bribes de leurs systèmes et rien qui ne soit conciliable avec les principes de la religion et de la monarchie absolue.

Tels, mus par des sentiments généreux, quoique souvent chimériques, ne rêvent que réformes; ils voudraient, à l'exemple du souverain qui donne ici le ton, introduire en Espagne ce qui cause la prospérité des autres nations modernes : commerce, industrie, éducation populaire, ils voudraient tout créer ou tout transplanter pour le plus grand bonheur de leurs vassaux et de l'humanité en général, car ils sont humanitaires et « sensibles ». D'autres ne s'élèvent pas si haut et se soucient fort peu de réformer quoi que ce soit. Pour eux, la philosophie est, en somme, question de mode et d'élégance, marque d'un esprit supérieur et libre. Un pèlerinage à Ferney, où l'on recueille et distribue des compliments, est chose

1. Meuéndez Pelayo, Historia de los heierodoxos cspanoles, t. III, p. 204.

fort bien vue et qui, en Espagne comme dans d'autres pays, vaut à l'heureux voyageur un brevet de « libertin» tout à fait distingué. Et si, en conversant avec Voltaire, le gentilhomme espagnol a passé la mesure, si, dans la chaleur de la discussion, il s'est permis de traiter ses compatriotes de barbares et de fanatiques, il aura soin, en rentrant chez lui, d'oublier de telles incartades. Même il est prêt à répondre à ceux qui lui reprocheraient sa trahison : (c Ces « Français sont si légers, ils exagèrent tout, ils « comprennent tout de travers ! » En attendant, on a eu l'immense plaisir de voir M. de Voltaire en personne, d'écouter de sa bouche les plus délicates flatteries et de trouver auprès de ses amis, dans les salons littéraires de Paris, chez M™*^ du DefFand ou chez M^^" de Lespinasse, l'accueil le plus empressé. A ce prix-lk que ne dirait-on pas, et comment ne pas dénigrer un peu sa patrie en présence d'un tel homme, qui, à première vue, vous juge et vous proclame digne de a faire un nouveau siècle ^ )) ? Gardons-nous de prendre trop au sérieux ces jeunes diplomates et ces voyageurs de qualité dont la libre pensée, toute de forme et de tenue, ne devait pas résister longtemps aux cahots de la diligence ou du coche de colleras qui les ramenait en Castille.

Ainsi, sauf quelques adhésions aux idées sociales et économiques plutôt encore que philosophiques des novateurs français, il n'y a pas grand'chose de

1. Lettre de Voltaire au comte d'Argental, du 6 mai 1768, à propos de M. de Mora.

DKCADENCE DE LA (;HANDESSE 13

changé dans la vie morale et intellectuelle de Taristocratie espagnole. Les Grands jouissent tranquillement du reste d'influence que leur assurent les principes de la monarchie absolue, la faveur du souverain et le respect dont les entoure le peuple. Mais, ne formant pas, à proprement parler, un corps dans l'Etat et n'avant pas les moyens d'exprimer collectivement leur volonté et leurs aspirations, il est naturel de les voir s'énerver et s'étioler dans l'existence oisive v\ \ide des résidences rovales ou de la cour. A la fin du siècle, la Grandesse, qui reste toujours un ornement ou, si l'on veut, un bel attribut du pouvoir royal, perd toute importance politique; il ne lui reste que le prestige des titres et le prestige plus réel, plus efficace de ses richesses territoriales, puis quelques droits seigneuriaux. Le gouvernement institué par la nation pendant sa lutte contre Napoléon détruit ces doux derniers privilèges; en supprimant les majorats, il disperse les fortunes et divise les propriétés foncières; en abolissant les droits féodaux, il ôte aux seigneurs ce qui aux yeux du peuple les plaçait dans une catégorie à part, les élevait au-dessus du reste de la nation.

Et maintenant essayons de pénétrer, si possible, dans l'intimité de cette aristocratie espagnole dont les dehors et quelques traits saillants viennent seulement d'être esquissés.

Toute l'histoire de la société française au xviii^ siècle se trouve, ou peu s'en faut, dans les mémoires et les correspondances. 11 n'en est pas de même pour l'Espagne. Ici, les mémoires nous manquent,

GRANDS d'eSPAGNE

l'Espagnol n'aimant guère de parti pris se raconter aux autres; les lettres aussi, si par lettres on entend des correspondances semblables aux nôtres, de telles lettres n'existent pas, car cette littérature épistolaire suppose des salons et les salons supposent des femmes capables d'en être l'ame et le centre. Or, en Espagne, peu de femmes, assurément, eussent été en état, nous ne dirons pas de tenir bureau d'esprit, mais même de présider une réunion mondaine, d'y faire naître la causerie et de la diriger. Sans que l'art de converser soit étranger aux Espagnols, il n'en est pas moins sûr que leurs tertuiias^ au siècle dernier, avaient pour objet essentiel ou le jeu ou la danse ou la galanterie, et que, d'autre part, leurs réunions littéraires versaient tout aussitôt dans le genre de l'a académie )) : on lisait, on déclamait chez la marquise de Sarria^ ou chez ces grandes dames, qui, vers la fin du siècle, se piquèrent de philanthropie et hantèrent les sociétés économiques ; mais l'on n'y causait pas. De là donc, chez nos voisins, absence complète de ces correspondances qui sont comme l'écho fidèle des propos échangés dans nos salons, la quintessence de notre esprit de société. Ils s'écrivaient pourtant, ne fût-ce que pour se donner des nouvelles, s'entretenir de leurs affaires ou de leurs plaisirs, et, à défaut d'autres, ce sont de telles lettres, lettres privées, tout intimes, sans

1. Présidente de X Academia del Buen Gusto, vers le milieu du xviii® siècle (L. A. de Gueto, Poetas liricos del siglo xviij, t. I, p. LXXXIX).

ORIGINE DES FERNAN NUNEZ lô

apprêt ni prétention, qu'il faut rechercher et lire si l'on veut se rendre compte de l'état d'âme de cette Grandesse espagnole et discerner les mobiles de sa conduite. Le hasard nous ayant rais entre les mains des fragments importants d'une correspondance de ce genre, on nous permettra d'en profiter.

Le comte de Fernan Nu nez, auteur des lettres qui vont nous servir et qui sont adressées à un prince de Salm, son ami et, pendant un certain temps, son compagnon d'armes, appartenait à l'une des meilleures lignées du royaume de Cordoue qui remontent assez plausiblement jusqu'aux premiers temps de la conquête du pays sur les Maures. Quiconque en douterait n'a qu'à feuilleter le superbe Catàlogo historial y genealôgico de los seiiores y condes de la casa y villa de Fernanufiez desde la conquista de Côrdova, aho de 1236, hasta este de 1682\ du fameux généalogiste D. Luis de Salazar y Castro, et trouvera là de quoi satisfaire sa curiosité et se convaincre de la haute antiquité de cette race. Jusqu'à la fin du xvii° siècle, toutefois, la famille des seigneurs, puis, à partir de 1639, des comtes de Fernan Nufiez^, reste à peu près confinée dans sa province d'Andalousie et ne joue aucun rôle important dans l'histoire politique ou militaire de la nation. Ce fut

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