UNE LEÇON DE DIPLOMATIE
mais ({ue tous offraient ii la vue « quelques saillies, « quelques renfoncemens, quelques brèches, quelce ques échancrures ». Aranda promena les regards étonnés de son v\i\c sur toute l'Europe orientale, en commençant par la Russie et en finissant par l'Autriche. Puis, se tournant vers lui. « Allons, je « crois pour une fois en avoir dit assez. Entendez- ({ cous ? comprenez-çous P Vous sentez bien à présent « que toutes ces puissances veulent conserver leurs « saillies, remplir leurs échancrures et s'arrondir « enfin suivant l'occasion. Eh bien, mon cher, une « leçon suffit; car voilà toute la politique. Entendez- « vous ? comprenez-vous? » La leçon , pour être courte, n'en était pas moins très claire ; Ségur s'aperçut qu'il avait affaire à un diplomate de l'école pratique et positive, et répondit non sans malice: a F entends "{( et comprends d'autant mieux, que je jette à <( présent mes regards sur l'Espagne et que je vois « à sa partie occidentale une longue et belle lisière « ou échancrure, nommée le Portugal et qui con- « viendrait, je crois, parfaitement, au cadre espace gnol. — Je crois que 'vous entendez, que vous ce comprenez, » riposta Aranda, ce vous voilà tout aussi ce savant que nous dans la diplomatie.^ »
Tout philosophe et ce éclairé » qu'il était, Aranda ne dédaignait point de rappeler à l'occasion sa très noble naissance et d'étaler ses innombrables titres, de même qu'il estimait le grand train de sa vie à
1. Comte de Ségur, Mémoires ou souvenirs et anecdotes, Paris, 1826. t. II, p. 98.
Paris et le luxe de sa maison un accompagnement obligé de la charge importante qu'il remplissait. On peut juger de ce qu'était ce long chapelet de titres par la formule des passeports délivrés en son nom : « Don Pedro Pablo Abarca de Bolea, Ximenez de « Urrea, etc., Conde de Aranda y Castelflorido ; (( marqués de Torres, de Villananty Rupit ; vizconde (( de Rueda y Yoch ; Baron de las baronias de (( Gavin, Siétamo, Clamosa, Eripôl, Trasmoz, la (( Mata de Castilviejo, Antillon, la Almolda, Cortes, a Jorva, San Genis, Rabovillet , Orcau y Santa ({ Coloma de Farnés ; senor... » Faisons grâce des seigneuries, et continuons : « Rico-Homme denatura- « leza en Aragon, Grande de Espana de primera « clase, cavallero del insigne Orden del Toyson « y del Sancti Spiritus, Gentilhombre de camara ((de S. M. con exercicio, Capitan General de (( los Reaies Exercitos, y su embajador al Rey (( Christianisimo. * »
D'autres goûts du personnage dont s'accommodait également sa philosophie sont un peu plus délicats à explorer. Appelons à notre aide Casanova qui vit Aranda à Madrid au début de son règne de Président de Castille, et, en fin connaisseur, démêla tout de suite le côté faible, le péché mignon de l'inflexible Aragonais . (( Grand épicurien , mais sauvant à (( merveille les apparences, il faisait dans son inté- (( rieur tout ce qu'il défendait aux autres et n'avait (( nul souci qu'on en parlât.^)) Casanova avait raison,