LA « MAISON DE BOURGOGNE
(( gaiges » de tant de chanteurs de la grande et de la petite chapelle, de tant de chambellans, maîtres d'hôtel, panetiers, échansons, écuyers tranchants, écuyers d'écurie, varlets servants, coustiliers, sommeliers, saussiers, fruitiers, fourriers et que sais-je encore ? A peine l'Empereur a-t-il renoncé à sa couronne que les Gortès adressent leurs plaintes à son fils : « La Majesté Impériale en maintenant (( tant d'années sa maison à la façon et mode « de Bourgogne et vous, Sire, en procédant (( de même, avez fait dépenses telles qu'elles (( suffiraient à conquérir et gagner un royaume « et avez consumé une grande partie de vos (( rentes et patrimoine : de quoi résultent bien « des dommages. Et ce qui est plus grave, (( c'est que ces royaumes reçoivent par là, en « quelque manière, défaveur et injure, et que (( la nation oublie la maison royale à la façon et « mode de Castille, qui est la nôtre propre, « très ancienne et moins coûteuse \ w La supplique ne fut pas entendue; les rois d'Espagne ne diminuèrent pas leur train, ils l'accrurent au contraire et la grande machine bourguignonne continua de fonctionner comme devant
en multipliant seulement ses rouages. Les 1. Cuaderno des Gortès de Valladolid de 1558.
plaintes aussi se renouvelèrent. Elles émanent même de ceux qui avaient appartenu à la maison et n'y avaient, parait-il, point fait fortune. Voici celle d'un commis remercié que la misère a rendu poète : « Oh Bourgogne, Bour- « gogne, pour mon mai tu as été inventée ! (( Sept années je t'ai servie, sans rien obtenir (( sinon de me voir sans un sou. Le peu que « j'avais est engagé et mon nom traîne dans
(( les livres des marchands Ah non, je ne
« regrette pas de te quitter, car ton service c( m'assomme! tu as plus de cérémonies que (( l'ancienne loi des Juifs, etc. ^ w
Nous avons vu les Flamands en Espagne ; nous allons voir les Espagnols en Flandre. Ceux-ci vont prendre leur revanche. Après avoir été pressurés etfoulés,ils vont à leur tour opprimer leurs anciens maîtres. A Charles- Quint, qui fut toute sa vie plus Flamand qu'Espagnol, qui favorisa ses sujets des Pays-Bas autant qu'il put, souvent mêiïie au détriment des autres, à Charles-Quint succède Philippe II, qui lui fut bien décidément Espagnol, par conviction et volonté, plus peut-être que
1. Romance contraheclio al de Belerma, par Don Bernarclino de Ayala (Bibl. nat. de Paris, ms. esp. n» 373, fol. 115 \°).
par tempérament, et qui assura la suprématie absolue de l'Espagne sur toutes les parties du vaste empire qui lui était échu.
Ce roi, — un grand roi, quoi qu'en dise l'histoire superficielle, et qu'il ne faut pas juger > seulement d'après les résultats de sa politique aux Pays-Bas, — ce roi n'eut pas, en ce qui vous concerne, la main très légère ni très heureuse, et les exécuteurs de sa volonté aggravèrent bien souvent, par des pratiques odieuses, les mesures sévères que lui prenait certainement sans haine ni colère, après de longues réflexions et de pieux exercices, dans la solitude de son Escurial ou de son Bois de Ségovie.
Ce fut sous son règne que l'Espagnol vint décidément se mêler à votre existence, vivre sur votre sol de votre vie, en ami ou en ennemi, toujours en dominateur ; ce fut alors (ju'il apprit véritablement à vous connaître, qu'il saisit sur le vif votre peuple dans son milieu propre, qu'il observa curieusement votre caractère et vos mœurs et étudia le jeu de vos fortes et libres institutions.
L'Espagnol, à l'apogée de sa gloire et de sa puissance, très gonflé de ses succès politiques ou militaires, ne se fait pas d'illusions sur les sentiments qu'il inspire aux autres nations. Il se sait à la fois craint et détesté, et cela ne le
chagrine guère. Heureux d'avoir la réputation du plus fort, peu tendre d'ailleurs de sa nature et assez fataliste, il se résigne de bonne grâce à n'être point sympathique; il s'y résigne si bien qu'il n'est nullement influencé par la haine qu'on lui voue et traite avec équité ses ennemis ou ses adversaires, toutes les fois qu'une rancune personnelle ou la passion religieuse n'altère pas son jugement. C'est le grand Lope de Vega qui a dit quelque part ces paroles dignes d'être ici rappelées : « Quoique « l'Espagnol, par ses titres acquis dans la i< guerre et dans la paix, par sa gloire et sa « réputation, soit un objet de haine pour « toutes les nations, lui les aime, les honore « et les estime toutes ^ »
Vous pouvez donc compter, de la part de l'Espagnol, sur une assez grande impartialité, et s'il lui arrive de vous mal juger, ce n'est pas par mauvais vouloir, c'est tout simplement faute de vous bien comprendre.
Rappelons d'ailleurs que les témoignages qui nous découvrent la pensée vraie des Espagnols à votre sujet émanent principalement de militaires ou dis fonctionnaires, que les allusions aux choses de Flandre que nous
1, La cortesia de Espana, acte I,