UN ROMAN SOCIAL
en tout cas de la lecture du roman que son cadre primitif n'a pas tardé à s'élargir et à comprendre infiniment plus de choses qu'il ne devait en contenir à l'origine. Du point de départ au point d'arrivée, que de chemins parcourus où il n'était pas nécessaire de nous conduire pour ajouter au discrédit de ces pauvres livres de chevaleries, que de méandres et de zig-zags où nous perdons de vue complètement Amadis et sa secte !
« Je pensais, » dit de son maître le fidèle écuyer Sancho Panza, «je pensais bonnement qu'il ne savait que ce qui a trait à ses chevaleries, mais maintenant je vois qu'il n'y a |î^/où ^ il ne pique et ne laisse de mettre sa cuillère *. » Cervantes, de même que son héros, a piqué dans tous les plats. Sous sa plume vagabonde et que gouverne l'inspiration du moment, son Don Quichotte, issu d'une idée simple et dont on n'attendait pas beaucoup de développements, est devenu peu à peuJ^gTandmm social de l'Espagne du commencement du xvii^ siècle, où tout ce qui marque cette époque, sentiments, passions, préjugés, mœurs et
1 . « Yo pensaba en mi anima que solo podia sabcr aqiiello que tocaba a sus caballerias, pero no hay cosa dondc no pique y deje de meter su cucbarada. » (/>• Q • îl- 22.)
308 V. l'espagne du « don qutchotte ».
institutions, a fini par trouver sa place. De là le puissant intérêt du livre, qui, indépendamment de sa valeur comme œuvre d'imagination et traité admirable de philosophie pratique, possède en outre l'avantage de fixer l'état de la civilisation d'un peuple à un moment précis de son existence et de nous livrer le fond de sa conscience.
Ce côté historique et social du Don Quichotte est ce que je me propose d'examiner ; je voudrais vous montrer, si possible, ce que nous avons à apprendre dans ce roman célèbre envisagé comme une peinture fidèle de la société à laquelle appartenait son auteur et qu'il a décrite ainsi que seul pouvait le faire un homme doué d'une si large connaissance du monde et un artiste capable de donner aux objets la couleur et le relief voulus.
Le chapitre de la religion est un de ceux où les commentateurs ont le plus librement exercé leur imagination. Une fois proclamé esprit profond autant qu'excellent écrivain, il restait à prêter à Cervantes des opinions avancées et frisant l'impiété. On n'y manqua pas. Il n'est que de savoir lire entre les lignes et celui que vous teniez pour le plus orthodoxe des romanciers chrétiens se transformera aisément en un adversaire décidé du fanaii^lDe et de l'Inqui-