RELIGION ET CLERGÉ
sition, même en un philosophe libertin, au sens que le xvii« siècle donnait à ce mot. La thèse malheureusement s'effondre sitôt qu'on renonce à solliciter les textes et qu'on examine sans idée préconçue les quelques passages dont ces trop ingénieux interprètes ont pensé tirer bon parti. Bien entendu, il s'agit de distinguer ici avec soin ce que notre époque, devenue plus rigoriste parce qu'elle a moins de foi, confond volontiers: le dogme et la doctrine de l'Eglise d'une part, et puis ce qui s'est greffé sur le divin, le prêtre et ses acolytes, la gendarmerie ecclésiastique qui en Espagne a nom Inquisition, les ordres religieux, les associations pieuses, etc., en un mot tout ce qui sert et protège la religion et tout ce qui en vit. Or, sur ces accessoires du culte, maint Espagnol, même au temps du plus lourd fanatisme, eut parfois son franc-parler et la police du Saint-Office, sûre de sa fo/ce, toléra nombre d'assez vertes plaisanteries à l'adresse notamment du bas clergé, aussi méprisé en Espagne du vivant de Cervantes qu'il peut l'être actuellement en Russie. La mesure, il est vrai, qu'il convenait de ne pas dépasser dépendait du caprice du juge, et tel qui avait pu risquer bien des hardiesses impunément, a pàti un jour d'un mot imprudent, sans doute
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])arce que le mot parut dirigé contre un des mandarins de la caste privilégiée : le caractère personnel de l'injure en augmentait beaucoup la gravité.
Gomme nous allons le voir, Cervantes, en ces matières, n'a pas été plus audacieux que tant d'autres ; l'eùt-il été, que cela n'autoriserait encore personne à lui supposer une liberté d'esprit exceptionnelle et à douter de son orthodoxie. Catholique fervent, d'autant plus fervent qu'il avait eu à éprouver la solidité de sa croyance au contact de l'infidèle et là précisément où la lutte entre les deux fois était le plus vive, respectueusement soumis à la doctrine de l'Église comme tous les Espagnols de son temps, sauf de bien rares exceptions, étranger aussi par tempérament et par éducation aux subtilités de la théologie, qu'aurait-il pu écrire qui sentît le fagot ?
A l'endroit du clergé, Cervantes se montre assez réservé ; mais cette réserve ne résulte pas de précautions qu'il se serait cru obligé de prendre, car, à l'occasion, ses sentiments ne témoignent pas d'une grande bienveillance et d'un mot il sait marquer que l'habit clérical ne lui impose pas. Le curé de village qui joue un rôle important dans son livre en tant que conseiller et redresseur du pauvre hidalgo
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détraqué, cet humble représentant de la grande hiérarchie, Cervantes le traite bien; il lui a donné quelque chose de mesuré et d'affable, avec cela un jugement sain, un parler correct. Jamais dans les propos du licencié Pero Ferez, n'apparaissent la pédanterie un peu lourde et le manque de tact si fréquents chez le prêtre campagnard. Sans doute ce type agréait assez au romancier. En revanche, Tecclésiastique qui ne vit pas dans sa cure et au milieu de ses ouailles, l'ecclésiastique qu'on rencontrait à tout instant dans les antichambres et sur les chemins, parce qu'alors la robe du prêtre était une protection et assurait une foule de prérogatives, de celui-là il n'en fait assurément pas grand cas. Dans l'aventure de ce corps mort escorté par des clercs que Don Quichotte prend pour des fantômes et que Sancho dépouille consciencieusement de leurs victuailles empilées sur un mulet, il y a une petite phrase jetée en passant à l'adresse de « Messieurs « les ecclésiastiques qui rarement oublient de (( se donner toutes leurs aises* », dont il ne faudrait pas exagérer la portée, mais qui prouve au moins que Cervantes était homme
1. « Los senores clérigos... que pocas veces se dejan mal pasar. » (/). Ç., I, 19.)
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à 1res bien discerner le fond d'égoïsme et de sensualité que pouvait recouvrir une soutane. 11 savait encore que le vœu de chasteté ne s'observait pas toujours dans ce milieu-là avec la rigueur voulue, et c'est pourquoi il laisse raconter sans le moindre scrupule par Don Quichotte l'histoire de certaine veuve, assez délurée, qui aurait pu se choisir un amant parmi de savants théologiens de son entourage, au lieu de s'adresser à un frère lai bien dodu, mais qui préféra ce dernier, l'estimant, pour ce qu'elle en attendait, tout aussi savant qu'Aristote\
Une variété d'ecclésiastiques que Cervantes n'a pas ménagée, qu'il a même cinglée avec la plus entière satisfaction, est celle du parasite de robe longue, du confesseur et factotum des maisons de l'aristocratie, du prêtre intrus qui prétend gouverner le grand seigneur et lui apprendre son métier, mesurant la libéralité du maître à l'étroitesse de sa propre âme et rendant ce maître misérable à force de vouloir restreindre sa dépense ^ « Que nous « veulent, s'écrie-t-il, ces gens qui, nourris <( dans la misère d'une pension d'étudiants,