ADMINISTRATION DE PHILIPPE II
les plis au fidèle Santoyo qui les transmettait aux secrétaires \ cette prodigieuse activité d'administrateur et de scribe, dont il n'y a pas d'autre exemple dans l'histoire, résultait vaine la plupart du temps. Plus la chancellerie expédiait d'ordres, et plus elle recevait d'enquêtes, de pétitions et de mémoires; les papiers s'amoncelaient sur les tables des commis qui ne pouvaient sufïîre à la tâche effroyable. Le maître, renseigné trop tard, ne prenait pas de décisions au moment opportun, et, comme il était de sa nature timoré et hésitant, ce qu'il décrétait manquait son but et s'évanouissait en fumée. A vrai dire, l'empire était trop vaste, le travail trop au-dessus des forces humaines, et, d'autre part, le mal trop profond, trop difficile à extirper.
On a prétendu voir dans la description du gouvernement de l'île Barataria par Sancho
1 . Nous devons à l'historien Cabrera ce joli tableau d'intérieur : « Le Roi Catholique vint passer l'été au monastère de Saint- Laurent, et il s'y appliquait à l'expédition des affaires, grandement aidé par la reine et les infantes. Lui écrivait et signait, la reine jetait du sable sur les lettres et les infantes les portaient à une table où Sébastien de Santoyo, le valet de chambre commis aux papiers, fidèle, de grande discrétion et bien vu du roi, faisait les paquets et les plis et les envoyait aux secrétaires. » (Historia de Felipe II, t. II, p. 198) On se croirait chez un notaire de province.
322 V. l'espagne du « don Quichotte ».
Panza une satire du système administratif de l'Espagne au temps de Cervantes; ce serait dans ce chapitre que l'auteur du Don Quichotte aurait exprimé avec le plus de franchise ses idées sur le maniement des affaires publiques. Je n y contredis pas absolument. Toutefois, je ne remarque rien là qui caractérise avec netteté le gouvernement de Philippe II ou celui des premières années de son successeur. La morale de l'expérience tentée par le duc au profit de l'écuyer de Don Quichotte est conçue dans des termes très généraux et se résume à peu près en ceci : il n'y a pas de science politique, un vulgaire bon sens suffit pour trancher les questions les plus délicates, et le premier paysan venu, avec son flair naturel, en sait plus long que le juriste patenté de Salamanque ; la volonté du gouvernant, son désir d'opérer des réformes utiles succombent devant la routine des bureaux et l'hostilité de l'entourage, défenseurs obligés des vieux errements et des abus ; le désintéressement, vertu louable en soi, n'a pas de raison d'être dans ces situations, car il ne vous vaut ni estime ni reconnaissance; lorsque le gouverneur sort riche, on dit que c'est un voleur, mais en revanche quand il sort pauvre, on dit que c'est un niais, etc. De tels aphorismes s'appliquent
LES IDEOLOGUES. 323
à tous les temps, à ceux qui ont précédé comme à ceux qui ont suivi l'apparition du Don Quichotte. Aucune des modifications apportées par Philippe II au régime antérieur et aucune des mesures qui signalèrent l'avènenement de Philippe III et le règne des favoris ne sont ici visées. Au demeurant, nul cri d'indignation, nul trait virulent, nulle aspiration à un idéal quelconque, nulle Salente entrevue dans un rêve. Cervantes ne croit pas en principe aux innovations en matière d'économie sociale ou de politique, et il est prêt à traiter d'utopiste quiconque cherche le mal dans les institutions, au lieu de le chercher où il est, chez les hommes*.
Les réformateurs lui font tous un peu l'impression de cet idéologue d'une de ses nouvelles qui, pour parer au déficit des finances royales, proposait au roi de contraindre ses sujets à se nourrir une fois par mois de pain et d'eau et à verser dans son trésor la somme qu'ils auraient employée ce jour-là à se mieux sustenter. Remède ingénieux sans doute, mais, dit le chien Berganza : « N'avez-vous pas
1. « CohecheV. M., sefiorliniente, coheche y tendre dineros, r no haga usos nuevos, que morird de hambre, » tel est le conseil de la Ciitanilla qui en savait long.
c( remarqué que ceux qui préconisent de sem- « blables panacées s'en vont tous mourir dans « les hôpitaux* ? »
Un des graves problèmes de l'Espagne du xvn® siècle fut, on le sait, la conduite à tenir vis-à-vis de la population d'origine musulmane, à demi assimilée depuis longtemps au régime chrétien, mais qui, sur certains points du royaume, en Aragon surtout et dans le pays de Valence, regimbait encore contre l'ardente propagande des prêtres et des administrateurs, maintenait par une sorte de respect traditionnel beaucoup d'usages particuliers à sa race et à sa religion et faisait ainsi tache au sein du peuple élu, de la nation catholique. Gomment ensuite résoudre une autre question étroitement liée à la première, comment se comporter à l'égard des états barbaresques de l'Afrique du nord, ennemis jurés de la monarchie espagnole, danger permanent pour elle, puisque leurs corsaires entravaient journellement les relations avec l'Italie, dévastaient le littoral péninsulaire et tâchaient d'établir une certaine correspondance avec leurs anciens coreligionnaires demeurés en Espagne ? Le duc de Lerme, soutenu par le