‹ Études sur l'Espagne (volume 3)Chapitre 168 sur 206 · TURCS ET MORES · texte numérisé non relu

TURCS ET MORES

(-lergé, mais combattu par la grande noblcSvSe territoriale qui comptait de nombreux vassaux morisques, trancha la première difficulté en expulsant tous les musulmans d'Espagne, mais il laissa subsister la seconde. L'Espagne se priva, en quelques années, d'une population laborieuse et honnête qu'elle exporta chez ses ennemis et ne put jamais remplacer par des cléments indigènes; d'autre part, elle ne réussit pas à assurer la sécurité de ses côtes et à arrêter les progrès de la piraterie barbaresque. De nos jours, la conduite de Lerme a été sévèrement jugée en Espagne : l'expulsion des Morisques y passe pour une lourde faute économique, et l'abandon de toute politique expansive en Afrique y trouve d'autant plus de censeurs que les Espagnols ont bien souvent à regretter de n'avoir pas assis solidement leur domination sur l'autre côté du détroit quand ils en possédaient les moyens. Sur le fait de cette lutte entre la croix et le croissant, Cervantes se jugeait compétent. Il connaissait l'infidèle, il l'avait heurté les armes à la main à Lépante, il avait subi son joug à Alger. Rentré en Espagne, la tête pleine de ses prouesses guerrières et des pénibles incidents de sa captivité, il gardait au fond du cœur, plus intense que beaucoup d'autres qui

320 V. l'espagne du « don Quichotte ».

n'avaient pas été soumis aux mêmes épreuves, la haine sainte du mécréant, ce credo de la vieille Espagne. Le Turc est le danger extérieur, le Morisque est le fléau du dedans. Combattons le premier et extirpons le second. Dans son épitre à Mateo Vazquez, le ministre de Philippe II, écrite alors qu'il se trouvait encore enchaîné au bagne, il annonce l'intention, aussitôt racheté, de se jeter aux pieds du roi et de lui tenir le langage suivant: « Puis- (( sant monarque, qui avez asservi mille (( peuples barbares, qui recevez le tribut « même des nègres de l'Inde, comment tolé- (( rez-vous qu'une misérable bicoque vous (( résiste ? Ses défenseurs sont nombreux, (( mais faibles et mal équipés, et la muraille (( s'écroule. Qu'attendez-vous ? Vous avez en « vos mains la clef qui doit ouvrir l'obscure ({ prison où gémissent dans les souffrances et « les tourments plus de vingt mille chrétiens. (( Écoutez-les, ils vous implorent à genoux. (( Ah ! puissiez-vous accomplir ce qu'a com- (( mencé votre valeureux père ! Montrez-vous c( et la seule annonce de votre intervention « remplira de stupeur et d'effroi ces bourreaux « qui tremblent en attendant leur châtiment. » L'éloquente supplique ne fut pas entendue. Philippe II avait d'autres soucis. Au moment

CERVA^'TKS ET LES MORISQUES. 327

OÙ Cervantes rinvoquait, il préparait Tannexion du Portugal, cherchait à « recoudre le lam- « beau jadis arraché à la robe de l'illustre (( Gastille » *. Après, il forma des projets plus ambitieux encore, il prémédita une sorte de monarchie universelle catholique dont la vision s'évanouit dans le désastre de l'Armada. Les dernières années du règne s'écoulèrent sombres et furent traversées par beaucoup de difficultés intérieures. Il mourut ne comptant môme pas que son faible successeur tiendrait tête aux ennemis du dedans et du dehors ni ne réussirait à conserver intact Timmense héritage. La croisade tant désirée par Cervantes n'eut jamais lieu, les bagnes retentirent longtemps encore des cris de douleur des captifs et les pères rédempteurs recommencèrent leurs lamentables pérégrinations.

Des Morisques, Cervantes a été amené à parler à plusieurs reprises, dans le Don Quichotte, dans les Nouvelles, dans le Persiles\ et

1 « El giron lusilano tan famoso,

Que un tiempo se cortô de los vcslidos

De la ilustre Castilla, ha de zurcirsc

De nuevo »

(Numa/icia, acte 1.)

2. D. Q., II, 5'i et 65; Coloquio de los perros: Persilet livre m, ch. xi.

toujours il l'a fait sur un Ion de mépris et de haine. Point de grâce pour cette canaille moresque qui est notre vermine ! Yoyez-les : ils sont sobres et engendrent beaucoup, car la sobriété augmente les causes de la génération ; ils travaillent et, comme ils travaillent, ils gagnent et nous prennent tout notre argent monnayé ; leurs filles n'entrent pas en religion et ne demeurent pas comme les nôtres stériles ; leurs fils ne vont pas à la guerre et n'en reviennent pas comme les nôtres estropiés ou fourbus ; ils n'étudient pas, car qu'ont-ils d'autre à apprendre sinon l'art de nous voler, et cet art leur est inné. Bénie soit l'héroïque résolution de notre saint roi Philippe, qui, dans sa sagesse, a pris sur lui de déraciner cette plante venimeuse, de purger l'Espagne de cette peste maudite ! Un père dominicain n'eût pas mieux dit. Pauvre Cervantes ! Ce qu'il avait réclamé ajuste titre contre le musulman d'Afrique n'eut aucun écho et ne se fît point ; ce qu'il conseilla et approuva, au mépris de l'équité et du bon sens, contre le musulman d'Espagne ne se fit que trop complètement, hélas ! et pour le plus grand mal de ceux-là même qui espéraient en tirer profit. Mais n'est-il pas piquant de constater que cet ennemi farouche de l'infidèle est parfois

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