‹ Études sur l'Espagne (volume 3)Chapitre 17 sur 206 · RODOMONTADES · texte numérisé non relu

RODOMONTADES

à VOUS décocher d'une voix terrible quelque stupéfiante rodomontade, comme celle-ci:

« Je jure Dieu, vilain, si je te vois là, de te donner tel coup avec ce baston que je te ferai entrer six pieds dedans la terre, tellement qu'il ne restera rien de toi hors dicelle que ton bras droit pour m'ostcr ton chapeau, lorsque tu me verras passer*. »

D'autres cherchent les causes de l'antipathie régnante entre Espagnols et Français et notent curieusement leurs contrariétés d'humeurs, comme le docteur Carlos Garcia, dans le livre publié à Paris, en 1617, peu après le premier mariage espagnol, et qui s'intitule : Vopposition et la conjonction des deux grands luminaires du monde, œuvre plaisante et curieuse, où l'on traite de V heureuse alliance de la France et de V Espagne, et de V antipathie des Espagnols et des Français^.

1. Rodomuntadas castellanas, recopilndos de los com^ mentarios de los muy aspantosos, terribles e invisibles Capitanes, Metamoros, Crocodillo y Bajabroque les. Houen, 1637 (en espagnol et en français).

2. En français et en espagnol. Le texte castillan a été réimprimé dans les Libros de antano, t. VII, Madrid, 1877. Plusieurs chapitres de l'opuscule de Garcia ont passé littéralement dans le Discours de la contrariété d'humeurs qui se trouve entre certaines nations et singulièrement entre la francoise et l'espagnole, traduit de l'italien de Fabricio Campolini,

36 I. l'espagne en France.

Les deux grands luminaires, ce sont Louis XIII et Anne d'Autriche, dont le mariage doit réconcilier les deux nations rivales et atténuer en quelque mesure les effets de leur antipathie naturelle. Antipathie qui éclate dans tout, au point, dit cet auteur, qu'on est fondé à se demander si les Espagnols sortent du ventre de leur mère de la môme façon que les Français. Antipathie au physique et au moral. Le Français grand, blanc, blond ; l'Espagnol petit, hàlé, noir ; Tun portant les cheveux longs, l'autre courts; le premier ayant le mollet grêle, quand du mollet du second on ferait une cuisse ; l'Espagnol flegmatique, lent, lourd, triste, patient et retenu ; le Français colérique, prompt, léger, gai, téméraire et généreux ; le Français n'estimant les faveurs de sa maîtresse qu'autant qu'elles sont connues de ses amis ; l'Espagnol ne trouvant rien de plus doux en amour que le secret. Antipathie dans la façon de se vêtir. Le Français, pour se boutonner, commence par le collet et descend à la ceinture ; l'Espagnol, au rebours,

Veronois, Paris, 1636. Gampolini est le pseudonyme de La Mothe Le Vayer, ce pyrrlionien qui résumait, dit-on, sa doctrine dans ces deux vers espagnols :

De las cosas mas seguras La mas segura es dudar.

ANTIPATHIE ENTRE LES DEUX NATIONS. ôi

ferme le bas d'abord et finit par le collet. S'il est réduit à la nécessité, le Français vend tout: manteau, pourpoint et chausses, hors la chemise ; l'Espagnol commence par vendre sa chemise, gardant jusqu'à l'extrémité sa fraise, son épée et sa cape. Antipathie dans le manger et le boire. Le Français mange le bouilli avant le rôti, l'Espagnol le rôti avant le bouilli. Quand il boit, le Français met l'eau sur le vin; l'Espagnol le vin sur l'eau. A table, l'un parle sans cesse, l'autre ne dit mot, et, après le repas, alors que le premier marche et se démène, le second se repose, à moins qu'il ne dorme. Et ainsi de suite du reste, du maintien, du parler, etc.

Que faire à cela? 11 n'est au pouvoir de personne de supprimer cette antipathie qui a son fondement dans la nature contraire du sol et des hommes, il ne reste qu'à la corriger dans la pratique, et à ce but doit tendre le mariage de Louis et d'Anne.

Ce mariage et son pendant, celui d'Elisabeth de Bourbon avec Philippe IV, ne firent pas disparaître, bien entendu, les anciennes causes de discorde et de jalousie entre Espagnols et Français ; il en résulta cependant quelque détente, un rapprochement tout au moins entre la noblesse des deux pays, qui, à

38 I. l'espagne en frange.

cette occasion, rivalisa de fine courtoisie et d'élégance.

En arrivant en France avec leur infante, les gentilhommes espagnols ne durent pas se sentir dépaysés, c'est qu'en effet Tengouement pour les choses d'Espagne — sinon pour ses habitants — était alors à son comble dans le monde de nos jolis cavaliers. Tandis que l'Espagne politique baissait dans notre estime, que ses armées et ses flottes ne nous préoccupaient plus guère, ses modes, en revanche, faisaient fureur. L'Espagne gardait encore sur nous la supériorité d'une nation arrivée plus tôt aux raffinements de la civilisation, elle nous imposait la forme de ses costumes, comme le ton de sa littérature. L'air galant qu'on se donnait à Paris, la braverie dont se piquaient nos courtisans, leurs attitudes de fondus d'amour, tout cela est d'importation espagnole. Quel élégant se fut refusé et des gants de senteur et un collet parfumé d'ambre gris ? Quelle gentille dame se fût coiffée sans moustaches, sans galant et sans apretador, ou eût négligé de faire porter à l'église un carreau de broderie d'Espagne pour s'y asseoir ? Les jeux de cartes étaient espagnols : prime, quinola, hombre; les danses aussi : sarabande , passecaille, séguedille, et jusqu'à la cuisine : arbon-

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