PETITE NOBLESSE
toria, gros cahier en parchemin, décoré de ses armes et où sont longuement déduites en beau style de procédure les preuves de sa noblesse. Le pauvre est moins heureux ; son enquête traîne et comme il ne peut pas payer les témoins, ceux-ci disent la vérité. Des taches apparaissent que le temps avait recouvertes de sa mousse, des marques d'infamie sont mises au jour, de gros scandales éclatent. La victime regimbe et, pour se vejiger, salit à son tour ceux qui, pourvus du brevet, se croyaient définitivement classés nobles. De là de terribles rancunes, des haines de famille que les pères transmettent aux enfants, des partis hostiles qui se guettent et se combattent en toute rencontre, au grand préjudice naturellement du bien public.
A la cour, dans les grandes villes, l'hidalgo réussit à peu près à soutenir son rang. Il y a des métiers qui ne font pas déroger et nourrissent leur homme, par exemple la domesticité chez les grands, l'emploi d'écuyer porterespect, et, pour les femmes, celui de duègne. Mais à la campagne, rien. L'hidalgo vit chichement sur un lopin de terre oisif et glorieux. Glorieux, car il est beau de se sentir noble ; oisif, car il est déshonorant de travailler. El de cette ori^ueilleuse fainéantise, résultait néces-
338 V. l'espagne du « don Quichotte ».
sairement une misère lamentable. Cervantes, qui l'avait souvent ressentie, mais l'avait dignement combattue grâce à son intrépide énergie, — « Adieu, faim pénétrante de l'hidalgo, pour « n'y pas succomber, j'aime mieux sortir de mon « pays et de moi-môme », s'écrie-t-il dans son Voyageait Parnasse\ — Cervantes était porté par le sujet môme de son livre à y faire bien des fois allusion. L'hidalgo déchiré et décousu, qui cire ses souliers avec de la suie, reprise ses bas noirs avec de la soie verte et se cure les dents pour donner à entendre qu'il a dîné alors que son ventre est creux comme un tambour^, l'hidalgo « insipide à force d'être (( gueux S), cet exemplaire de parent pauvre de la noblesse castillane, revient d'autant plus fréquemment chez Cervantes qu'il est, à tout prendre, un peu le portrait de son héros.
Cène saurait être par hasard qu'il a fait de Don Quichotte un hidalgo de campagne. Il fallait que le chevalier de la Manche appartînt
1 . « Adios, hambre sotil de algun hidalgo, Que, por no verme anle tus puertas muerto, Hoy de mi patria y de rai mismo salgo. »
(Chant I.)
2. D. <2-. II. 2 et 44. Le trait du cure-dent a été emprunté au Lazarille.
3. « Pues ya por pobres son tan enfadosos los hidalgos. » ( llniremes del juez de los divorcios.)
l'hidalglisme. 330
à cette classe sociale, dans ce milieu-là seulement pouvait prendre naissance et se développer le genre spécial de folie que Fauteur entendait nous décrire. Le désœuvrement absolu et la pauvreté dans un hameau perdu de la province la plus désolée d'Espagne, joints à l'état d'âme du petit gentilhomme qui se croit formé d'un limon supérieur, se mire tout le jour dans le brevet qu'il a accroché au mur de sa chambre et s'enfonce dans la rêverie fantastique pour échapper, ne fut-ce qu'en pensée, à la fâcheuse réalité, tels sont les facteurs essentiels de la terrible manie chevaleresque. Cervantes a rendu évidente la cause de la maladie de Don Quichotte, sans forcer le trait, sans rabaisser son héros jusqu'aux parodies grossières des farces populaires. Don Quichotte est pauvre, mais non misérable, il soigne sa personne, s'habille correctement, et quand Sancho lui récite les propos qui circulent à son sujet dans le village, les reproches qu'on lui adresse de le porter bien haut pour un hidalgo râpé de son espèce, il se récrie : (( Ces critiques ne m'atteignent pas ; mes vête- « ments sont toujours convenables et non rac- « commodes ^). Souvenez-vous aussi quelle poi-