‹ Études sur l'Espagne (volume 3)Chapitre 206 sur 206 · IV · texte numérisé non relu

IV

Nous avons suivi dans le texte l'opinion aujourd'hui reçue touchant l'arrestation de Diego de Mendoza et son internement à GHenade; mais, après avoir examiné à nouveau les quelques documents sur lesquels repose cette opinion, nous croyons être certain qu'on a confondu notre Mendoza avec un homonyme et que tout ce qui a été conté de l'incident du palais ne concerne nullement Don Diego de Mendoza-Mondéjar, comme nous nommerons dans cette note, pour plus de clarté, l'ambassadeur de Charles Quint.

Rappelons d'abord que ce dernier, sous le règne de Philippe II, mais nous ne savons pas exactement en quelle année, fut en effet arrêté et poursuivi au sujet d'irrégularités commises dans la comptabilité des fortifications de Sienne et de son ambassade de Rome. C'est ce que nous a appris D. Tomas Gonzalez, archiviste de Simancas : a I). Diego Hurtado de Mendoza, (( uno de los mayores hombres de estado del liempo de « Carlos V, â quien Felipe II arrestôy ejecutô por las « cuentas de las obras del castillo de Siena que hizo de « ôrden del emperador, siendo gobernador de aquel « estado y ciudad, y por las de la embajada de Roma « que desempenaba al mismo tiempo, cuyo -j3roceso u original esta en el archivo. » (Martin Fernandez de Navarrete, Vida de Cervantes, Madrid, 1819, p. 411). Ce grave incident dut émouvoir les contemporains, mais il ne semble pas que les historiens du règne en aient parlé. En revanche, Cervantes y fait incontestablement allusion dans son élégie sur Meliso (pseu-

donyme de Mendoza) qui se trouve au livre VI de la Galatea :

Despues que en el aprisco veneciano Las causas y demandas decidiste Del gran pastor del ancho suelo hispano ;

Despues tambien que con valor sufriste El trance de fortuna acelerado Que a Italia hizo y aun d Espaha triste.

Après le procès, Mendoza fut exilé à Grenade où, comme dit toujours Cervantes, il ne s'occupa plus que d'études littéraires et historiques :

Y despues que en sosiego reposado Con las nueve doncellas solamente Tanto iiempo estuviste retirado.

Son arrivée à Grenade doit remonter à Tannée 1568 ou 1569, puisqu'il nous affirme dans son histoire qu'il fut témoin oculaire d'une partie des péripéties de la campagne contre les Morisques, et la durée de son séjour forcé dans cette résidence s'est prolongée jusqu'aux derniers temps de sa vie, puisque la lettre adressée par lui à Zurita, pour apprendre à l'historien aragonais qu'il s'apprêtait à rejoindre la cour, est datée de Grenade le 14 juin 1574, un an juste avant sa mort. Cette lettre, très importante pour la biographie de Mendoza, contient un passage (déjà cité ci-dessus, p. 150), d'où il appert qu'en 1574 Mendoza était encore exilé et qu'il l'était précisément pour l'affaire des comptes d'Italie : « Aunque andava muy « de partida para acercarme à essa corte, todavia me (( daré mas prissa con la occasion de aver sido servido « Su Magestad de darme licencia que entre en ella a « traiar de las quentas de Italia. » Ainsi il est inutile de cherchera la disgrâce du célèbre homme d'Etat une

cause autre que celle de ce malheureux procès concernant sa gestion financière en Italie.

Voyons maintenant ce qu'on a allégué pour donner à entendre que le motif de l'exil de Diego de Mendoza- Mondéjar fut, au contraire, une rixe avec un gentilhomme dans le palais même du roi.

1° Un mémoire, dont n'existent que des copies, adressé au président de Gastille cardinal Espinosa, par un Diego de Mendoza, qui se plaint de ce qu'on l'a arrêté lui, âgé de soixante-quatre ans, « pour avoir lancé un poignard dans les corridors du palais », alors qu'il se trouvait en état de légitime défense {sin poderlo escusar). Ce mémoire a été cité par Ignacio Lopez de Ayala (éd. de la Guerra de Granada^ Valence, 1776, p. xLviii), d'après une copie trouvée à la bibliothèque royale de Madrid parmi les papiers d'Alvar Gomez de Castro. Les traducteurs espagnols de Ticknor (voy. Ticknor-JuHus, t. II, p. 756) et D. Cayetano Rosell [Hisloriadores de sucesos particulares, t. I, p. xxvi) en ont publié le texte complet d'après un manuscrit de la même bibliothèque dont ils n'indiquent pas la cote. Rien dans ce mémoire qui se compose surtout d'une énumération de précédents, c'est-à-dire de rixes entre gentilshommes dans l'intérieur du palais, ne désigne formellement notre Diego de Mendoza, à l'exclusion de tout autre personnage du même nom. A remarquer aussi que le mémoire publié par les traducteurs de Ticknor et par Rosell porte la date du 20 septembre 1579. Or, en 1579, Mendoza était mort depuis quatre ans; mais il est évident, comme le prouvent d'autres documents dont nous allons parler, qu'il faut lire ici 1569.

2° Une pièce de vers insérée dans les œuvres de Mendoza, depuis l'édition de 1610, et qui porte ce titre: « Estando preso por una pendencia que tuvo en Palacio » (voy. l'éd. Knapp, p. 395). Le titre seul est

explicite, la pièce elle-même ne fait aucune allusion à la querelle en question; il est donc parfaitement permis de croire que ce titre a été ajouté après coup. On sait d'ailleurs que les recueils de poésies de Mendoza qui ont servi aux éditeurs de ce poète contiennent un certain nombre de pièces apocryphes.

3° Divers documents produits par D. Êloy Senan y Alonso dans son écrit intitulé : D. Diego Hartado de Mendoza. Apuntes bioffràfico-criticos, Jerez, 1886. Cet auteur admet comme démontré que le mémoire au cardinal Espinosa émane de notre D. Dieg^o, puis il fait connaître trois pièces tirées des archives de TAlhambra. I. Ordre de Philippe II du 27 janvier 1569 notifiant au g^ardien de la forteresse de Médina del Gampo d'avoir à élargir D. Diego Hurtado de Mendoza, détenu dans la forteresse pour s'être battu avec D. Diego de Leiva dans le palais royal, lequel D. Diego Hurtado de Mendoza va servir le roi sur la frontière de Grenade. — II. Procès-verbal de l'élargissement de D. Diego Hurtado de Mendoza, dressé dans la forteresse de Médina del Gampo, le 27 février 1569. — IIÏ. Procès-verbal de la présentation par ledit D. Diego Hurtado de Mendoza au marquis de Mondéjar, gouverneur de Grenade, de l'ordre qui lui enjoint de servir le roi sur la frontière de Grenade, avec son cheval et ses armes (Grenade, 17 avril 1569)) — Ges pièces ne paraissent pas pouvoir se rapporter à Diego de Mendoza-Mondéjar pour deux raisons. D'abord parce qu'il est invraisemblable qu'un homme d'église de soixante-six ans (notre Diego avait cet âge en 1569), de la situation sociale de l'ancien ambassadeur à Venise, à Rome et à Trente, ait pu être condamné à une peine que le roi infligeait à déjeunes gentilshommes, tout au plus à des hommes d'épée d'âge mûr, mais jamais à des vieillards de cette condition ; en second lieu, parce que le nom de D. Diego

Hurtado de Mendoza, sans autre qualification, ne saurait désigner qu'un personnage d'importance secondaire, par exemple quelque officier ou chambellan. S'il s'était agi de notre Mendoza, les documents contiendraient des mentions de titres et qualités, particulièrement celle-ci : tio ciel marqués de Mondéjar, pour distinguer ce Mendoza de grande maison des innombrables Mendoza d'alors. Les documents publiés par M. Seiîan y Alonso ont ceci d'intéressant qu'ils nous révèlent le nom de l'adversaire du Mendoza arrêté en 1569 : D. Diego de Leiva. Ce Leiva était un fils naturel du fameux Antonio de Leiva et de Beatriz Galerana Rabia, dame milanaise, et voici en quels termes l'historien de la maison de Leiva, Pedro Varron, rapporte l'incident : « Estando preso el principe Don (( Carlos, metiô mano à la espada [Don Diego de Leiva] « contra Don Diego de Mendoza en la sala de palacio, « y el prudente rey Don Felipe II saliô de su aposento « con el duque de Al va, pensando que le sacavan al « Principe ; por lo quai Don Diego se retirô à Alemania

donde estuvb muchos afios y fue camarero mayor de u Maximiliano II. » (Compendio de la casa de Leyva, Naples, 1655, p. 80). Pedro Varron non plus ne désigne pas ce Mendoza d'une façon qui permette de croire qu'il a entendu parler du Mendoza-Mondéjar.

En résumé, nous croyons que le Mendoza qui eut une altercation avec Diego de Leiva en plein palais royal, en 1569, n'a rie^p de commun avec l'ambassadeur de Charles-Quint. La similitude des noms a causé une première confusion. Puis est venu quelqu'un, qui, dans le mémoire au cardinal Espinosa, a introduit la phrase por que de sesenta y cuatro arlos (l'âge approximatif de notre Mendoza en 1569), pensant faire passer la pièce comme véritablement composée par ce dernier, sans réfléchir qu'il vieillissait ainsi, contre toute vraisemblance, l'adversaire de Diego de Leiva. Un autre

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amateur, qui connaissait Thistoire de la rixe et trouva quelque part dans les poésies attribuées à Mendoza- Mondéjar une pièce écrite par un prisonnier, eut ridée de lui donner le titre que nous avons cité. Et de cette façon, la légende, fondée sur une confusion d'abord involontaire puis voulue des deux Mendoza, s'est accréditée de plus en plus et est devenue monnaie courante. Il était temps de montrer quelles invraisemblances elle suppose et combien il est plus logique dattribuer uniquement l'exil de Mendoza-Mondéjar à Grenade aux suites de son procès à propos des affaires d'Italie.

Ajoutons encore que l'épître en vers de D. Diego de Leiva et la réponse d'un Diego de Mendoza qui figurent dans les œuvres de Mendoza l'ambassadeur, publiées par M. Knapp, et dont M. Senan y Alonso a voulu tirer un argument en faveur de sa thèse, ne prouvent rien. Ces pièces émanent probablement, en effet, des deux gentilshommes qui se sont battus en 1569, et c'est encore la similitude des noms qui a incité l'éditeur américain à les insérer parmi les œuvres authentiques de l'ambassadeur. Il reste à faire un travail critique considérablepour épurer l'édition de M. Knapp, qui a admis trop de pièces douteuses ou même manifestement étrangères à l'auteur grenadin.

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