DRAMES CASTILLANS
gnols eux-mêmes, jusqu'à la mort de Lope environ, en font assez peu de cas, n'estimant pas que, hors de l'enceinte du théâtre et du public très mélangé qui les écoute avec ravissement, les comedias puissent être sérieusement goûtées ; c'est ensuite que le drame espagnol est véritablement intraduisible. Qu'on sy prenne comme on voudra, qu'on y emploie ou le vers ou la prose, la version fidèle d'une comedia ne manque pas de produire en français un effet désastreux. Dans tous les autres genres, les défauts les plus saillants de la poésie espagnole, emphase, recherche, obscurité, nous sont sensibles ; dans le théâtre, ils deviennent insupportables. Nos grands auteurs dramatiques l'ont bien compris, ils ont vu ce qu'ils pouvaient emprunter aux Espagnols et ce qu'il fallait leur laisser. Sujets et situations, très faciles à transporter sur n'importe quel théâtre, voilà ce que la comedia avait à nous revendre ; ce qu'elle ne pouvait céder en aucun cas, car nul n'aurait su qu'en faire, c'était sa forme, dont le pays d'origine seul s'accommodait.
La seconde époque du goût espagnol en France, au xvii'' siècle, est toute d'imitation, d'imitation intelligente qui sait créer des œuvres plus belles, plus parfaites que les ori-
44 I. l'espagne en frange.
ginaux: le Cid (1036), le Menteur (1644), l'Espagne francisée par un poète de génie. Certes l'Espagne garde le mérite de l'invention, que Corneille a loyalement reconnu et proclamé ; mais que ne doit-elle pas aussi à de tels imitateurs ? Sans parler de l'incomparable éclat que ce Cid français a jeté sur un héros dont la renommée avait à peine franchi le seuil national, sans parler du surcroît de gloire que ces grands vers sonores et magnifiques ont valu à l'Espagne dans tout le monde civilisé, n'est-ce pas, grâce à Corneille surtout, que justice a été rendue aux modèles dont il s'est inspiré et qu'on s'est enfin pris à admirer des œuvres dont les contemporains avaient à peine pressenti la valeur*?
Avec Corneille, son frère Thomas, Rotrou, Molière et d'autres ont été se fournir au magasin, toujours abondamment pourvu, de la comedia espagnole. Ce qu'ils en ont rapporté est de valeur inégale ; mais, bonnes ou médiocres, ces acquisitions ont leur prix, elles
1. Encore à la fin du xviiie siècle, Garcia de la Huerta juge le Cid de Guillem de Castro : « una menos que médiane com- « posicion de uno de los mas triviales de nuestros poetas. » Il ne sait même pas exactement où est né l'auteur imité par Corneille : « parece que nacio en Valencia » (Theatro hespanol, parte 1^, t. I, Madrid, 1785, p. lxxii).