LE GIL BLAS
Au xviii^ siècle, deux courants, deux écoles. D'un côté les littérateurs proprement dits, ceux qui écrivent surtout pour amuser, s'adressent encore à l'Espagne, où la mine n'a pas été épuisée par les romanciers et les dramaturges de l'âge précédent; ils y cherchent et ils y trouvent ce qui leur manque le plus : l'imagination, des sujets, qu'ils plient à nos mœurs, accommodent à la française. De l'autre côté, les philosophes. A leur avis, l'Espagne, pays du fanatisme et de l'ignorance, opprobre des nations civilisées, ne mérite que le dédain ; aussi la maltraitent-ils impitoyablement.
Occupons-nous d'abord des premiers. Un nom domine ce groupe, celui, bien entendu, de Le Sage. Le public qui lit sait en gros ce que Le Sage doit à l'Espagne et comment il a interprété l'Espagne chez nous. Tout cependant n'est point éclairci et la question de Gil Blas, malgré tant d'encre dépensée, n'a pas dit son dernier mot, cela par la faute surtout de l'auteur du livre, qui n'a pas indiqué ses emprunts, comme un siècle plus tôt Corneille l'avait fait ingénument.
Les Espagnols, sans doute, — ceux qui ont du bon sens et quelque instruction, — ne traiteront plus Le Sage de simple plagiaire et ne chercheront plus, « pour restituer Gil Blas
62 I. l'espagne en frange.
« à leur patrie », le fameux et introuvable manuscrit dont notre roman ne serait qu'une traduction libre. Mais que Gil Bias soil fait en partie de pièces et de morceaux espagnols, c'est ce qui n'est pas moins sûr, encore bien que tous n'aient pas été jusqu'ici découverts. D'autres lui appartiennent en propre, certainement, et ce ne sont pas les plus mauvais. Où se cache donc l'original espagnol des (( homélies de l'archevêque de Grenade » ? On ne serait pas fâché de le savoir. Et quand bien même l'invention chez Le Sage se réduirait à rien, qu'importe ? Il faudra toujours lui reconnaître le mérite de l'agencement de ces membres épars, la qualité du style, le tour si aisé de la langue, appréciables surtout lorsqu'on rapproche GeV Bias de ses sources. Le Sage a dépouillé de ses scories le roman picaresque, il lui a enlevé ses loques sordides pour le revêtir d'un galant habit à la française ^
Au reste, on n'a pas ici à juger le talent littéraire de Le Sage, mais seulement à se demander avec quelle exactitude cet auteur nous
1. Sur Le Sage, voyez la judicieuse étude de M. F. Brunetière, Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française. Troisième série, Paris, 1887, p. 63 à 120.