SCRIBE ET FONTANEY
nos voisins ; mais l'Espagne larmoyante et sensible ! Quelle aberration ! Si quelqu'un a encore le courage de feuilleter les onze volumes de Piquillo Alliaga^^ le grand roman hispano-mauresque de Monsieur Scribe, il pourra apprécier ce qu'était devenu le goût espagnol dans la patrie de Gil Blas, et dans quel courant de romanesques niaiseries l'avaient poussé les écrivains qui avaient alors l'oreille du grand public. Même de plus délicats, qui ont vu, qui savent, qui n'écrivent pas pour la consommation journalière des cabinets de lecture, comme, par exemple, Fontaney dans ses agréables Scènes de la vie castillane et andalouse', n'évitent pas assez la note sentimentale et attendrie.
Ni les séductions de la poésie amoureuse, ni la grâce caressante du vers ou le tour coquet et pimpant du style ne dispensent hélas ! d'une certaine connaissance de choses. Musset en est la meilleure preuve. Moins sévère que Sainte-Beuve, nous ne voudrions pas lui reprocher sérieusement deux vers assez
1. Piquillo Jlliaga, ou les Maures sous Philippe I/I, Paris, 1847.
2. Scènes de la vie castillane et andalouse, par lord b'eeling (pseudonyme de Fontaney). Paris, 1835.
célèbres et qui contiennent en efFet un lapsus énorme :
L'un, comme Caldéron et comme Mérimée^ Incruste un plomb brûlant sur la réalité, etc.^
Galderon et Mérimée, accouplés comme deux frères jumeaux! Oui, la licence est un peu forte, et c'est bien le cas de dire que les extrêmes se touchent. Mais qui donc en savait beaucoup plus long, qui pouvait faire le difficile aux alentours du poète ? Au demeurant, la faute est vénielle et Musset ne tenait pas boutique d'érudition. Il a, à notre sens, péché plus gravement contre la vraie Espagne, dans ses Contes d'Espagne et d'Italie, avec son dandysme débraillé et pommadé, ses décors d'opéra-comique, son Andalouse de Barcelone et son Don Paez. Bon Paez, ça n'a l'air de rien ; les Espagnols pourtant s'en montrent très offusqués.
Soit dit à la décharge du poète, il n'en est guère responsable. En bonne langue romantique, comme en langue de concierge, à peu près partout, un nom espagnol, vers 1830 et môme plus tard, ne pouvait se terminer qu'en es, et puis, qu'il fût de baptême ou de famille,