MOINES FRANÇAIS EN ESPAGNE
espagnole. Et, dans l'ordre intellectuel, l'action de ces moines n'est pas moins considérable, car c'est sous leurs auspices que notre litérature savante ou dévote, particulièrement notre théâtre liturgique*, s'est répandue par delà les Pyrénées et a favorisé le développement de la litérature nationale.
Les moines français donc, tout de même que les chevaliers, ont traité l'Espagne en pays de conquête ; y portant d'ailleurs les fruits d'une civilisation plus avancée, ils ne trouvaient dans ces petits états à demi barbares, toujours en guerre contre l'ennemi de la foi quand ils ne se déchiraient pas entre eux, rien qui fût digne d'être remarqué et raconté en France.
Quant aux pèlerins, le pieux motif de leur entrée en Espagne les absorbait ; pour eux, l'Espagne était avant tout le tombeau de saint Jacques, et quand ils avaient, après mille misères, atteint le sanctuaire du glorieux apôtre et y avait accompli leurs vœux, rien ne les retenait plus outre-monts ; ils avaient hâte de rentrer au logis pour y jouir des bienfaits
1. Le jeu des trois rois mages, le plus ancien drame liturgique espagnol, semble bien être d'origine clunisienne (Bomania, t. IX, p, 468).
qu'ils croyaient tenir de l'intercession du saint. Conquérants à leur manière, ils avaient gagné, qui la guérison d'une maladie, qui le pardon d'une faute, qui la paix de l'âme.
Et pourtant, quelque obsédés qu'ils fussent par leur dévotion, il restait parfois à certains d'entre eux le temps d'observer et de noter au passage les choses étranges ou terribles qui les frappaient le plus. Ce long chemin de Gompostelle, que les Espagnols ont nommé le c/iemin francaiSy tant il était sillonné et constamment piétiné par nos compatriotes, passait par Burgos, la ville du Gid, Castrogeriz, que les pèlerins nommaient plaisamment Quatre-Soiiris\ Sahagun, le siège du grand monastère bénédictin, Astorga, la vieille cité léonaise. Gà et là des hospices, placés au bord de la route, recueillaient les plus infirmes et les plus affaiblis ; les autres devenaient la proie d'hôteliers rapaces, qui les rançonnaient et les volaient : « Au chemin français le chat se vend pour de la viande », dit le proverbe espagnol. De cette époque datent les premières récriminations des voyageurs français contre
1. Le chemin de Paris à Sainct Jaques en Galice, dit Gompostelle, et combien il y a de lieues de ville en ville (H. Harrisse, Excerpta colombiniana, Paris, 1887, p. 67).
PÈLERINS DE SAiNT JAQUES. 7
tes ventas tespagnoles et la nourriture qu'on y sert : nourriture est ambitieiix, puisque la plupart de ces lieux de délices n'offraient tout au plus aux passants que l'eau et le feu. On a conservé quelques itinéraires ou guides du pèlerin de Saint-Jacques ; le plus ancien, du xii* siècle, et qui passé pour l'œuvre d'un prêtre poitevin, donne des détails assez précis sur les contrées habituellement traversées par les pèlerins et décrit les mœurs de leurs habitants, notamment celles des Basqueë et des Navarrais, avec peu d'indulgence \ « Pour un soii, ils tueraient un Français », dit l'auteur. D'après ce récit, on peut juger de la terreur qu'inspiraient à nos Français ces Pyrénéens avec leur cor pendu au cou, leurs javelots [auconas] que toujours ils tenaient à la main, leur saya noire et leurs aharques, chaussures faites de morceaux de peau qui se liaient à la jambe ave des lanières de cuir. Ces gens vivaient en vrais sauvages, se livraient à certains excès dont le détail est
1. Le codex de Saint- Jacques-de-Compostelle (liber de miraculis S. Jacobi), livre IV publié par le P. F. Fita avec le concours de J. Vinson, Paris, 1882, p. 16. Quelques extraits de ce livre avaient été donnés déjà par le P. F. Fita dans ses Recuerdos de un viage a Santiago de Galicia, Madrid, 1880, p 57.
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donné clans le livre, mangeaient avec les doigts dans la môme écuelle, buvaient au même pot, parlaient un langage inintelligible. « A les voir manger, on les prendrait pour « des porcs ; à les entendre parler, on dirait (( des chiens qui aboient ». Et Fauteur alors d'énumérer et de traduire quelques mots basques, juste ce qu'il en fallait sans doute aux pèlerins pour s'orienter et ne pas mourir de faim dans les défilés des Pyrénées. En revanche, il loue la dévotion des Basques ; ils vont tous les jours à l'église et n'oublient pas l'offrande. C'est un prêtre qui parle : on conçoit qu'il soit touché de ce dernier détail.
Voilà le genre d'observations qu'on peut recueillir dans ces guides ; elles ne portent pas très loin et s'arrêtent à la surface des choses : aussi bien n'en saurait-on demander plus long à de tels livres et à de tels auteurs.
Nulle chose d'Espagne pendant fort longtemps n'a fait concurrence en France à Saint- Jacques de Gompostelle, resté presque jusqu'à nos jours l'un des sanctuaires préférés de nos pèlerins, — Ozanam encore prit le chemin français, mais s'arrêta en route* —