‹ Études sur l'Espagne (volume 3)Chapitre 6 sur 206 · LA MAGIE DE TOLÈDE · texte numérisé non relu

LA MAGIE DE TOLÈDE

rien, si ce n'est, dans une certaine mesure et dans un milieu plus restreint, Tolède : Tolède, conquise en 1085, qui fut au xii° siècle un centre littéraire très important et notamment, ce qui a fait sa réputation, un laboratoire de sciences occultes. A Raimond, archevêque de Tolède de 1126 à 1150, revient l'honneur d'avoir fondé dans cette ville un collège de traducteurs, qui répandirent dans tout l'Occident chrétien ce que les Arabes avaient su prendre aux Grecs ; grâce à la protection éclairée de ce prélat d'origine française, les écoles du moyen âge ont possédé un Aristote plus complet. Ce fut à Tolède également que Pierre le Vénérable, abbé de Gluny, fit traduire le Coran par un juif. On connaît mal les origines de la magie tolédane. Vient-elle aussi des Arabes ou remonle-t-elle par delà l'invasion jusqu'à l'époque gothique? Peu importe. Cette science, en tout cas, avait poussé de fortes racines dans la cité des conciles, car nos auteurs du XII® et du xui® siècle en parlent couramment. « Les clercs, dit Hélinand, vont à Paris étudier les arts libéraux, à Orléans les auteurs classiques, à Bologne le droit, à Sale rne la médecine, à Tolède les diables, et nulle part les bonnes mœurs » ; et le poète

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Rutebeuf sait que: « De Toulète wïni... A une nuit la nigromance * ».

Mais si, par Tentreniise des bénédictins de Cluny et de Gîleaux, la France avait établi au xii" siècle des relations avec l'Espagne d'un ordre plus relevé que celles qiie pouvaient créer soit nos pèlerins, soit nos chevaliers, comment s'expliquer que les grandes entreprises littéraires d'Alphonse X, qui ont valu à ce roi de Gastille le surnom de savant, ses travaux juridiques et astronomiques, qui témoignent d'une véritable culture chez une par-' tie de la nation, soient restés si complètement ignorés de ce côté-ci des Pyrénées ? Par une raison fort simple. Les Sept parties, les Livres de rastronomie et autres ouvrages d'Alphonse ont été rédigés en espagnol, partant ils ne pouvaient être admis par nos clercs, qui non seulement ignoraient cette langue, mais voulaient l'ignorer. Dans la France de ce tempslà, une science qui ne s'exprimait pas en latin n'avait pas cours, ne trouvait nul crédit. Traiter clairement, en une langue vulgaire et accessible aux laïcs, de matières réservées à

1. Histoire littéraire de la France, t. XVIII, p. 95, et D. Gomparelli, Virgilio nel medio evo, Livourne, 1872, t. II, p. 98.

LÉGENDES ESPAGNOLES. If

l'école et à son jargon était une tentative trop hardie pour ne pas mériter le dédain de la gent cléricale, qui en fait d'auteurs espagnols s'en tenait à Isidore de Séville.

Il est remarquable, au reste, combien peu l'on se souciait en France, même hors du monde des universités, de connaître et d'apprendre ce roman du midi. Notre public, qui aurait pu prendre goût à certaines œuvres de l'ancienne littérature espagnole, ne croyait pas même à l'existence de cette littérature. Exclusivement occupés de leur guerre sainte, les Espagnols, pensait-on, n'ont pas le temps d'écrire, et qu'écriraient-ils, s'ils en avaient le temps, dans l'intervalle des combats ? Quelques chants guerriers, quelques légendes d'un intérêt très local et peu propres à piquer la curiosité des étrangers ^ En somme, l'Espagne littéraire n'était pas prise au sérieux. Bien plus, les grands événements de l'histoire

1. Comme l'a montré M. G. Paris (^Histoire poétique de Charlemagne, Paris, 1865, p. 277 et 49i, et Rassegna bibliografica délia letteràtura italiana, année I, n" 6), on trouve un souvenir de la légende de Rodrigue et de la Gava dans le poème d'Anséis de Carthage. Cet emprunt à une tradition espagnole est tout à fait isolé. Rappelons aussi que le sujet àwroman de Cleomadès d'Adenès le Roi paraît avoir été rapporté de Caslille par Blanche de France, épouse de Ferdinand de la Cerda {Hist. l'Ut, de la France, t. XX, p. 710).

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politique de l'Espagne chrétienne passaient souvent inaperçus ; c'est presque Corneille qui nous a révélé le Cid. De la littérature espagnole du moyen âge rien donc ou presque rien n'a été lu chez nous. A peine peut-on indiquer quelques traductions françaises de Raimond Lull et de François Eximeniz, tous deux, d'ailleurs, Catalans de naissance et de langue, c'est-à-dire plus rapprochés de nous que les Espagnols du centre, et sans compter que le premier, Raimond Lull, dut sa réputation en France à son encombrante personnalité, à ses voyages et séjours à Paris, Montpellier et Avignon, à ses projets aventureux dont il harcelait papes et rois, bien plutôt qu'à sa doctrine et à ses écrits.

Les guerres civiles qui désolèrent l'Espagne au XIV® siècle, la lutte terrible entre les deux frères, Pierre le Cruel et Henri de Trastamare, qui devait se terminer par la mort violente du premier (1369), provoquèrent une intervention française dont le chef fut, on le sait, Du Guesclin. Le parti soutenu par la France triompha, mais la mémoire du grand connétable n'a pas encore été complètement lavée du reproche d'avoir prêté les mains au meurtre du roi Pierre. Coupable ou non, Du Guesclin n'a pas en tout cas servi au

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