‹ Études sur l'Espagne (volume 3)Chapitre 61 sur 206 · ÉDITIONS EXPURGÉES · texte numérisé non relu

ÉDITIONS EXPURGÉES

ce fruit avait été naguères permis et que beaucoup y avaient mordu avec délices, qui s'en voyaient maintenant frustrés.

Philippe II, avec son grand sens pratique, comprit bientôt que ces mesures prohibitives n'avançaient à rien et n'obligeraient pas les Espagnols à renoncer à une de leurs lectures favorites. Mieux valait rendre le livre inoffensif en Yémendant. Il confia ce soin à son historiographe, Juan Lôpez de Yelasco, en lui assurant pour quelques années le droit exclusif d'imprimer et de vendre le nouveau Lazarille avec la Propaladia de Torres Naharro et les poésies de Cristôbal de Castillejo, autres œuvres prohibées, que ce personnage avait également entrepris d'expurger de leurs libertés audacieuses.

L'avis au lecteur de ce Lazarille, à l'usage du bon peuple d'Espagne, imprimé à Madrid, 1573, en un volume, dont la Propaladia de Naharro occupe la première partie, est ainsi conçu :

« Quoique le petit traité de la vie de Lazarille de Termes n'ait pas, en ce qui touche la langue, autant d'importance que les œuvres de Cristôbal de Castillejo et de Bartolomé de Torres Naharro, il nous rend toutefois avec tant de vie, d'exactitude, d'esprit et de f^race les choses qu'il a voulu peindre, qu*en son genre

il mérite d'être apprécié; et il Ta toujours été et par tout le monde. Aussi, quoiqu'il IVit défendu en ces royaumes, le lisait-on et l'imprimait-on constamment au dehors. C'est pourquoi, avec la permission du Conseil de la Sainte Inquisition . et du Roi notre Sire, nous y avons corrigé certaines choses pour lesquelles il avait été prohibé, et en avons enlevé toute la seconde partie, laquelle, n'étant point du premier auteur, a paru fort impertinente et insipide K »

Velasco usa largement de raulorisation que lui conférèrent les inquisiteurs de châtrer le petit livre, déjà bien écourté sous sa forme première; ses ciseaux firent tomber les deux chapitres du père de la Merci et du trafiqueur d'indulgences, puis, çà et là, quelques membres de phrases jiigés par trop irrévérencieux. Ainsi, lorsque Lazarille dit de la montriieuse ladrerie de son second maître : « J'ignore s'il (( la tenait de sa nature ou s'il l'avait endossée (( avec l'habit de prêtrise », comment Juan Lépez de Velasco aurait-il pu ne pas omettre cette dure malice ?

A défaut de l'autre, le Lazarille tronqué et rogné continua d'être lu en Espagne et y alimenta longtemps le commerce de la librairie, jusqu'au joui' où les entraves mises à l'im-

1. Une description figurée du titre do celle édition se trouve dans le Caldloi^o de la bihlioteca de Salvd. n" t^i58.

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