REVISION DE JUAN DE LLNA
L'Espagnol qui se chargea d'une si délicate opération, l'interprète et maître de langue Juan de Luna, était-il en état de la conduire à bonne fin ? A peine. Jean de la Lune, comme on le nommait à Paris ^ manquait un peu trop de littérature et d'humanités ; ce qui ne l'empêchait pas d'ailleurs de se croire très sérieusement, de par sa charge, expert juré en matière de beau langage.
(( Tant de gens lisent ce livre, dit-il de Lazarille, et y étudient la langue espagnole, l'estimant un trésor et un répertoire de ses bonnes phrases ! Or, cela n'est pas ; car son langage est grossier, son style plat, sa phrase plus française qu'espagnole. Obligé, comme je le suis, de donner à mes disciples du pain de froment et non pas de son, je l'ai échardonné de mauvais mots, de plus mauvais accords et de très vicieuses constructions, comme pourra s'en convaincre qui conférera cette édition corrigée avec la précédente. Et je ne me suis pas montré bien rigoureux, car, si je l'avais été, rien ne serait resté sans changement. »
Nous n'insisterons pas, en ce moment, sur
sortir d'une imprimerie française, comme le prouvent la faute répétée de Castellano (sur les deux titres) et d'autres indices. Ici le nom de l'auleur est écrit : //. de Luna.
1. C'est ainsi que son nom est traduit dans le titre français (placé sous le titre espagnol) de ses Dialogos familiares, Paris, 1619.
la seule remarque intéressante de ce prologue, — le tour français que Luna croit sentir dans la phrase de Lazarille — nous réservant de traiter plus tard des questions que soulèvent la langue et le style de la nouvelle. Disons seulement que la revision de Juan de Luna, quelque gauche et superficielle qu'elle soit, n'en reste pas moins instructive. Par les changements qu'il opère, Luna montre ce qui n'avait plus cours du vieil idiome castillan du XVI® siècle dans la langue transforriiée de la première moitié du xvii®, et cela déjà a de l'importance ; puis il lui arrive parfois aussi d'apercevoir des fautes, de rectifier à sa manière des passages évidemment altérés, d'en donner l'équivalent dans son langage. Bref, ce Lazarille rajeuni sert en quelque sorte de commentaire à l'ancien et le fait souvent mieux comprendre.
Mis en goût par ce travail de correction, Luna voulut montrer que ses aptitudes ne se bornaient pas à redresser le style d'autrui, mais qu'il saurait bien, tout comme un autre, inventer et écrire une histoire. Il fit ce que les Lujan de Sayavedra, les Fernéndez de Avellaneda, continuateurs du Guzmande Alfarache et du Don Quijote avaient fait quelques années auparavant. Lui aussi composa une