ROBERT GAGUIN
en gagnant au plus vite la Flandre : la libérale manifestation des clercs parisiens Tavait dégoûté pour toujours de la science officielle. Il se retira à Rome, où il vécut dans l'entourage du cardinal Bessarion, et mourut en 148G'.
Sans doute une telle revanche de Salamanque sur Paris ne donne pas la valeur moyenne de la science espagnole de Tépoque. Fernand de Gordoue reste, ou à peu près, seul de son espèce. Toutefois cette soudaine apparition d'un Espagnol vraiment docte vint à propos tempérer l'outrecuidance de nos clercs, corriger l'impression qu'on pouvait avoir gardée à Paris d'un autre Espagnol, Raimond Lull, dont les extravagances, jointes à une ignorance à peu près complète du latin, avaient dû jeter quelque discrédit sur la culture intellectuelle de nos voisins.
Nous venons de voir un Espagnol en France. Suivons maintenant un Français en Espagne et recueillons ses impressions. Ce Français n'est pas le premier venu, c'est Robert Gaguin, historiographe royal, diplomate, général
1. Julien Havot, Maître Fernand de Cordoue, Paris, 1883 (extrait du t. IX des Mémoires de la Société de Paris et de l'Ile-de-France), et A. Morel-Fatio, Mélanges Julien Havet, Paris, 1895, p. 521.
18 I. l'kSPAGNE en FRANCE.
de Tordre des Mathiirins, bibliothécaire de Charles VIII et de Louis XII. De Burgos, où il était allé, en 1468, pour affaires concernant son ordre, Gaguin adressa à son ami François Ferrebout une longue epître, dont le sujet est une comparaison en forme de FEspagne et de la France ; il nous donne ici le premier spécimen de ces diatribes, si fréquentes plus tard, lorsque les deux nations lutteront pour la suprématie en Europe et se diront sans ménagement leurs vérités'. La lettre de Gaguin est une date dans l'histoire des relations des deux pays ; pour la première fois se fait jour, dans un écrit, ce sentiment de rivalité qui inspirera toute la littérature de Fàge suivant.
Gaguin parle d'abord de la nature et de produits du sol. L'Espagne, dit-il, vante ses olives, ses palmes, ses figues, ses grenades et ses citrons, mais que sont ces fruits, plus propres à exciter la volupté qu'à apaiser la faim, auprès de nos pommes et de nos poires ? Voilà des fruits sérieux. Et les melons de Paris ne valent-ils pas ceux d'Espagne ? Heureuse France, qui, bien que plus peuplée
1. L'épîtrc de Gaguin se lit dans le T/iesaurus noviis anecdotorum de Martène et Durand, t. I (Paris, 1717), col. 1833-1840.