‹ Études sur l'Espagne (volume 4)Chapitre 109 sur 197 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

essentiel? En un mot, que doit-on penser de la vérité morale de Ruy Blas?

Nous éviterons prudemment de répondre à cette question et d'apprécier ici ce drame en tant qu'œuvre dramatique ; nous nous en rapportons pour cela de bonne grâce aux esprits délicats et aux fins lettrés que n'alourdit pas la manie du document et de la recherche patiente. A eux de prononcer ; et si ces quelques notes contribuent seulement à donner un peu plus de solidité à leur jugement et les éclairent sur certains côtés du sujet qu'ils n'ont pas le loisir d'étudier, nous nous tiendrons pour fort satisfait et bien payé de notre modeste labeur.

rv ESPAGNOLS ET FLAMANDS'

Mesdames et Messieurs,

Pour répondre de mon mieux à l'invitation qui m'a été adressée par votre Société, je devais, bien entendu, vous parler de choses qui me sont quelque peu familières, mais en même temps, si possible, de choses qui fussent de nature à vous intéresser par la raison (|u'elles vous touchent de très près. Or, les études que j'ai eu l'occasion d'entreprendre sur l'Espagne, son histoire et sa littérature me fournissaient précisément un sujet répondant à ces deux conditions ; je pouvais, sans sortir du domaine espagnol, vous parler de vousmêmes et de votre pays.

Qu'ont dit, qu'ont pensé les Espagnols des

1. Conférence failo aux « Matinées littéraires » do Bruxelles, le 8 mars 1892.

Flamands et des Wallons depuis que les circonstances politiques eurent mis en rapport ces peuples auparavant étrangers l'un à l'autre ? Quelles idées se sont-ils formées de votre génie, de vos coutumes et de vos institutions, à partir du jour où ils vous virent et chez eux et chez vous-n)érae5 eJ;. purent vous étudier directement et à loisir ?

C'est ce que je me propose de rechercher.

Il ne doit pas vous être indifférent d'être exactement renseignés à cet égard. Toute nation a quelque chose à apprendre d'étrangers qui la jugent, ces étrangers fussent-ils même malveillants ou insuffisamment informés. Et, vous le savez, les Espagnols ne sont pas pour vous des étrangers quelconques ; ce sont d'anciens associés, d'anciens frères, qui ont eu avec vous, pendant deux siècles, même roi et môme patrie, sinon mêmes intérêts et mômes aspirations. Pendant deux siècles, les provinces catholiques des Pays-Bas ont fait partie intégrante de la grande monarchie espagnole et ont été, malgré l'éloignement, aussi espagnoles que bien des provinces de la Péninsule ; plus fidèles môme que diverses d'entre elles à la maison d'Autriche, plus attachées à leur devoir, plus prodigues de l'or et du sang de leurs habitants.

CAUSES ET PROFITS DE l'uNION 541

« Il y a des gens qui se disent Espagnols et qui ne sont pas du tout Espagnols. » Vous connaissez cette aimable plaisanterie. Elle ne s'applique pas à votre cas. Espagnols, à vrai dire, vous ne l'êtes plus et depuis longtemps; mais vous Tavez été et quelles qu'aient pu être les conséquences de cette union politique avec l'Espagne et de quelque façon qu'on l'envisage chez vous aujourd'hui, vous ne sauriez renier cette longue période de vos annales, pendant laquelle Flamands et Wallons ont donné tant de preuves de leur valeur, de leur intelligence et de leur activité.

Pendant ces deux siècles de vie commune, il y eut entre vous et les Espagnols des échano-es continuels, éo-alement avantag^eux aux deux pays. L'Espagne, en vous associant à ses destinées, ouvrit un champ immense au génie de vos soldats, de vos artistes, de vos savants et de vos industriels; elle permit aux Flamands et aux Wallons de se produire sur un plus grand théâtre ; elle les fit profiter du prestige immense dont jouit la monarchie catholique au xvi" et au \vii° siècle. Tel Belge, qui, confiné dans son pays natal, n'aurait peutêtre gagné qu'une réputation médiocre, est devenu un iioinme considérable et célèbre parce que les circonstances lui permirent de

déployer son talent en Espagne et de le mettre au service d'un Charles-Quint ou d'un Philippe II.

Voilà qui atténue, en une certaine mesure, le mal qu'ont pu vous causer et un régime politique contraire à vos traditions et les excès d'une soldatesque brutale, et il ne faudrait pas que 1' « odiosité des Espagnols », comme vous disiez au xvi'^ siècle, vous rendît injustes au point de vous empêcher de reconnaître ces avantages appréciables de votre longue union avec l'Espagne.

D'autre part, si l'Espagne a développé vos forces et augmenté votre gloire, vous, à votre tour, vous l'avez largement payée de ce qu'elle vous donnait en lui apportant un concours actif et loyal dans ses grandes entreprises, en l'initiant à des sciences et des arts inconnus ou peu cultivés chez elle, en grossissant ses richesses intellectuelles ou matérielles. Vos bandes d'ordonnance et vos régiments wallons ont combattu à côté des fameux terces espagnols pour l'Eglise et la royauté. Avec les plus nobles Castillans, les vieilles gardes de Castilleet les î}wnieros d'Espinosa, vos archers ont partagé l'honneur de veiller sur la personne sacrée du roi catholique, et, même après l'avènement des Bourbons sur le trône de vos anciens souverains, après l'annexion des Pays-Bas à TAu-

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