ARTISTES FLAMANDS
triche, vous ave/ continué, officiers et soldats, à servir et à combattre, non sans gloire, dans les armées espagnoles : Thistoire des gardes wallones, des régiments d'infanterie wallone créés par Philippe V et de la compagnie flamande des gardes du corps est là qui le prouve. Et que dire de vos artistes, qui, après les Italiens, furent les plus ingénieux inspirateurs de l'art péninsulaire ? De vos tapissiers, qui portèrent en Espagne, comme ils l'avaient porté ailleurs, leur virtuosité incomparable ; de vos chanteurs, qui peuplèrent la chapelle royale de Madrid, cette chapelle dont un des vôtres a pu écrire : « L'on sçait quelle musique « il s'y fait, combien elle y est pleine et accom- « plie, les chantres y estans en grand nombre, « et, pour la meilleure partie, les plus excellens des « provinces wallonnes, qui surpassent tous autres « en ceste louange^ «. Que dire surtout de vos peintres, de votre Rubens ou de votre Téniers, \ dont les chefs-d'œuvre, si recherchés par les rois et les grands seigneurs de l'Espagne, si admirés et imités par ses artistes, forment aujourd'hui encore un des plus beaux ornements du orand musée de Madrid ?
1. Pli. de Caverel, Ambassade en Espagne et en Portugal (en 15H'>) de Jean Sarrazin, Arras, 1860, p. 235.
Vos savants ont travaillé tout autant à la commune gloire de l'Espagne et des Flandres. Les Espagnols n'ignorent pas que deux des vôtres, érudits modestes et laborieux, Valère André et André Schott, ont créé la bibliographie de leurs écrivains, que celui-ci a, pour la première fois, réuni en un corps les œuvres des plus notables historiens péninsulaires et posé ainsi les fondements d'une étude critique de riiistoire d'Espagne ; ils n'ignorent pas que des presses de votre Plantin sont sortis et la Bible polyglotte publiée sous les auspices d'Arias Montanoetles Chroniques d'Espagne ^e Garibay et tant d'autres livres dus à des savants espagnols, qui ne trouvaient pas dans leur pays d'imprimeurs assez experts ni assez bien outillés pour conduire à bonne fin de longs travaux d'érudition.
Dans l'ordre politique, que de secours n'avcz-vous pas aussi fournis à la branche espagnole de la maison d'Autriche! Des ministres prudents et perspicaces, mieux instruits que ne pouvaient l'être des péninsulaires des intérêts des princes de l'Europe et des questions religieuses ou sociales qui troublèrent tant d'états ; des magistrats ou des conseillers, rompus aux affaires de la justice et de l'administration, les ayant apprises par le menu dans
LE CASTILLAN EN FLANDRE. :;::4o
les conseils des grandes villes de Flandre; à un degré plus bas, d'excellents secrétaires, des commis ponctuels et qui avaient l'avantage d'être tous polyglottes.
Parlerai-je encore de tant de doctes Belges, la plupart prêtres ou religieux (surtout des Jésuites), qui ont enseigné dans les universités de TEspagne ou prêché dans ses temples ? A la vérité, je n'en finirais pas si je voulais énumérer toutes les catégories d'hommes que les rois catholiques demandaient sans cesse à leurs « pays d'en bas » et gratifiaient d'emplois toujours honorables.
Une autre cause du rapprochement qui s'établit entre Espagnols et habitants des Pays-Bas fut la diffusion rapide de la langue castillane en Belgique et, à un moindre degré, de la langue française — ou bourguignonne, comme vous aimiez à appeler le français — en Espagne. On ne se lie qu'à la condition de s'entendre. 11 faut que les membres d'un même corps politique, s'ils veulent créer entre eux des liens solides et durables, une véritable unité nationale, se décident à adopter une seule langue, celle de la majorité, ou bien à en apprendre et à en pratiquer au moins deux l\ la fois, ce qui est précisément votre cas aujourd'hui.
La substitution pure et simple du castillan
au IVançais et au flamand clans les Pays-Bas était chose impossible, et jamais Charles-Quint ni aucun de ses successeurs ne songèrent un instant à imposer à leurs sujets des « pays de par deçà » ' l'obligation de parler et d'écrire exclusivement l'espagnol. Cette idée pouvait d'autant moins germer dans l'esprit du grand empereur que lui-même eut quelque peine à se familiariser avec l'idiome castillan et à le parler couramment. Deux ans après sa proclamation comme roi d'Espagne, en 1518, il ne se seiitait pas encore capable de converser avec ses sujets espagnols, ce qui ne laissait pas de froisser l'orgueil des députés aux cortès de Castille qui lui firent à ce sujet d'assez vives représentations ".
Après l'avènement de Charles-Quint à l'Empire, le besoin de faciliter les rapports de plus en plus fréquents entre ^ladrid et Bruxelles devait donner un véritable élan à l'étude de
i. Pays de par deçà, en ilamand Landen van herrewaerts over, comme on désignait les provinces J^elgiques, par opposition aux deux Bourgognes (P. Fredericq, Essai sur le rôle politique et social des ducs de Bourgogne, Ganà, 1875, p. 73).
2. « Otrosi suplican â V. A. que nos haga mcrccd de hablar ins'('lla/io, porque, liaciendolo asy, niuy mas presto lo sabra y \ . A. podrâ mcjor eiitender â sus vasallos y cllos â cl « (^Corles de Léon ;y de Çastilla, Madrid, 1882, t. IV, p. 264).