‹ Études sur l'Espagne (volume 4)Chapitre 12 sur 197 · LE TRIOMPHE DES D\MES · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE DES D\MES

ventaire d'un autre hidalgo, Tinventaire, dressé par Cervantes, du mobilier de Don Quichotte ?

S'il a paru à propos d'insister sur le libelle de Gaguin, c'est qu'il est, on le répète, le premier du genre et qu'il contient quelques traits bien vivants, presque modernes. Les doléances du général des Mathurins font pressentir et expliquent les Impressions de voyage d'Alexandre Dumas et ses continuelles jérémiades sur la cuisine espagnole.

Pour en finir avec le xv" siècle, notons qu'un mouvement de curiosité se manifeste en France pour certaines œuvres littéraires espagnoles qui répondaient le mieux au goût du jour. C'est ainsi qu'en 14G0 un Portugais de la cour de Bourgogne translate, de langage espagnol, un livre de courtoisie, le Triomphe des dames, du poète galicien, Jean Rodriguez de la Câmara. « Et où pouvons-nous mieux em- « ployer un tel livre, qui parle de l'excellence, « vertu et noblesse des dames, qu'au royaume (( français, où Ton en trouve tant d'excellentes, « vertueuses et nobles », dit gentiment le traducteur'. Ce livre prenait position dans le

1. Obras de Juan Rodriguez de la Ca'mara, publ. pour la Société des bibliopliiles espagnols par D. Antonio Paz y Mélia, Madrid, 1884, p. 324.

22 1. l' ESPAGNE EN FRANCE,

grand débat ouvert depuis le commencement du moyen âge sur les mérites respectifs de la femme et de Thomme^ Plusieurs écrivains célèbres, Boccace, par exemple, avaient cruellement vilipendé la femme, et leur opinion, défendue par d'autres, avait si fort prévalu qu'il devenait urgent de la combattre. Juan Rodriguez s'en chargea et, en bonne forme, par arguments déduits scolastiquemcnt, composa son plaidoyer, dont le titre même indique la conclusion. Parmi ces arguments, sans compter ceux qu'on doit taire ici et que le curieux ira chercher dans le texte, il en est de l)icn naïfs et de fort ingénieux. Voulez-vous savoir pourquoi la femme est supérieure à l'homme ?0n va vous le dire. C'est que l'homme a été fait du limon de la terre, le plus vil des éléments; la femme, de la côte de l'homme, ce qui est incontestablement plus noble"". Et concoit-on rien de plus subtil que cette autre réponse? « C'est la faute de l'homme et non « pas de la femme si le genre humain a été

1. M. P. Meyer a cité, dans la Romania, t. VI, p. 499, et t. XV, p. 315, les pièces latines et françaises de ce long procès.

2. L'argument, très vieux, fut repris au xvi<' siècle encore par Juan de Espinosa, Dialogo en laiide de las mugeres. éd. du Refraneio gênerai espaùol de Sbarbi, iVIadrid, 1875, t. II. p. 128.

VALER\ ET BAUFFHEMONT. 23

« perdu et eondamiié, car Dieu n'a pas repris « la femme pour avoir goûté la pomme, mais « pour l'avoir offerte à l'homme, à qui il avait « défendu d'y toucher ; si donc Thomme a « péché, lui seul est responsable de notre « chute; il n'avait qu'à se bien tenir' «. Le courtois traité de Rodriguez de la Càmara eut en France un succès assez vif et durable ; il fut imprimé vers 1530 par un libraire parisien.

Dans un autre genre, nous pouvons signaler encore une traduction de l'espagnol. 11 s'agit cette fois d'un traité d'armes et de blason de Diego Valera", chevalier castillan qui avait beaucoup couru le monde en quête d'aventures et, notamment, jouté avec succès à un pas d'armes tenu près de Dijon par Pierre de BaufTremont, seigneui- de Charni, le même Baulfremont qui combattit aussi avec Juan de Merlo, chevalier portugais venu en France peu auparavant « pour acquérir honneur^ ».

1. Voyez, dans la Romania, t. XV, p. 319, le développement qu un vieux poète anglo-normand donne à cette même idée.

2. « Petit traittié de noblesse , composé par Jaques de Valere, en langue d'Espaigne, et nagaires translaté en François par maistre Hugues de Salve, prevost de Furnes » (ms. de la Bibl. nat., franc. 1280, f. 13).

3. Comte de Pujmaigre, La cour littéraire de D. Juan II, roi de Castille, Paris, 1873, p. lil et 198.

24 I. l'espâgne en frange.

On s'étonne qu'un livre de cette nature ait paru cligne d'être tourné en français, car tout ce qui touchait à l'art de chevalerie, aux tournois, au blason, etc., venait alors de France ; les Espagnols ne faisaient que nous copier, comme il est facile de s'en convaincre en lisant n'importe quelle chronique, n'importe quel livre héraldique du xv" siècle. Peut-être, cependant, l'usage d'Espagne diftcrait-il assez, sur quelques points, de la mode française pour que de fins connaisseurs, comme il s'en trouvait tant aux cours de France et de Bouro-oone, fussent curieux de s'en instruire auprès d'un Espagnol docteur en science chevaleresque'.

Nous touchons à la grande époque espagnole. Avec la fin du xv" siècle cesse le morcellement politique de la Péninsule, qui, pendant le moyen âge, avait causé sa faiblesse relative. Un mariage unit pour toujours ses deux principaux états, la Gastille et l'Aragon. Puis surviennent tout à coup des événements extraordinaires, inespérés: prise de Grenade

1. 11 arrive aussi que des Français prêtent l'oreille à la poésie populaire espagnole. Une romance historique, très probablement recueillie par un Français en Espagne à la fin du xv'' siècle, a été publiée par M. G. Paris dans la Romania, t. I, p. 373.

l'unité espagnole. 25

ou la ruine irrémédiable du Maure ; découverte de TAmérique, c'est-à-dire tout un monde merveilleux gagné sur l'inconnu. Voilà de quoi rehausser singulièrement le prestige des Espagnols, isolés jusqu'alors, relégués dans leur domaine propre ou ses annexes d'Italie, et qui maintenant vont jouer un rôle prépondérant dans la grande république chrétienne.

De Pavie au traité de Vervins l'Espagne tient le premier rang ; elle commande en Europe, parce qu'elle a la force militaire, l'unité politi(|ue, la centralisation du gouvernement. Désormais le nom d'Espagne désigne une nation, non plus seulement un pays divisé en quatre ou cinq états. Et cette nation a une langue suffisamment formée et digne de lui servir d'organe, car l'unité s'est faite en cela comme en d'autres choses : les parlers des états orientaux se sont effacés devant l'idiome du centre. Il ne manque plus aux Espagnols qu'une littérature nationale qui soit à la hauteur de leur renommée politique et militaire. Eux-mêmes le sentent et s'efforcent de remédier à cette infériorité :

« Avouons, dit un des leurs, avouons que nous avons été jusqu'à ce jour bien pauvres en livres de

26 I. l'p:spagne kn frange.

toute sorte dans notre langue... car toute notre richesse consistait presque en livres de la secte d'Amadis et de ses descendants ; tandis qu'en arabe, en allemand et en beaucoup d'autres lang-ues étranr;ères qui ne valent pas la nôtre, on trouve cent mille livres de toutes les matières. Et si cette pauvreté était grande jadis, on la remarquait moins, parce qu'alors tout se passait entre quatre murs, et les Espagnols, jusqu'à la guerre de Naples, n'étaient pas encore sortis de chez eux et ne s'étaient point fait connaître au dehors. Mais maintenant que l'Espagne règne et se montre en tant de parties du monde, non seulement de celui qui était autrefois connu, mais même de celui qui est plus loin, aux Indes ; maintenant qu'en tant de lieux on parle et enseigne la langue espagnole, comme dans les temps passés la latine, il faut la cultiver et la perfectionner par tous les moyens possibles, ainsi qu'on le fait depuis quelques années et ainsi que le firent les Romains, aussitôt qu'ils entrèrent en contact avec la Grèce et autres nations étrangères, hors de l'Italie'. »

Le conseil fut écoulé et suivi. Avant le milieu du xvi" siècle, les Espagnols avaient déversé sur les pays voisins, et particulièrement sur la France, non seulement ces romans de chevalerie dont, au moyen âge, nous leur

1. Crist61)al de Castillejo, dédicace du poèine El autor y su pluma, dilTérente de celle que donnent les éditions (ms. de Vienne, cilé par F. Wolf, Sitzun^sbcrichte der K. Akademic der Wissenschaften, philosopliisch - liisforisclie Classe, t. V (J850), p. 134).

ANTONIO DE GUEVAHA. 27

avions donné le modèle, mais toute une littérature d'invention plus récente, surtout des romans, romans allégoriques, romans de mœurs, un peu plus tard aussi des pastorales, puis quelques écrits d'un genre moins frivole, des oeuvres de moralistes. Parmi ces dernières, nulles n'eurent plus de succès chez nous que les Epitres familières, le Livre d'or de Marc-Aurèle, V Horloge des princes et le Réveil-matin des courtisans, du célèbre évoque de Mondonedo, Antonio de Guevara, l'un des trois ou quatre grands prosateurs espagnols antérieurs à Cervantes. Le père de Montaigne en faisait sa lecture habituelle : « Entre les Espagnols, rapporte son fils, luy estoit ordinaire celuy qu'ils no m m oient Marc Aurèle^ ».

A la vérité, dans cet engouement pour les livres espagnols, qui va durer plus d'un siècle et qui atteindra son apogée sous le règne de Louis XIll, il faut voir autre chose encore qu'un hommage rendu au talent de leurs auteurs. Nous lisions surtout les Espagnols parce que, sur terre et sur mer, ils étaient les plus forts, parce qu'ils remplissaient le monde du bruit de leurs entreprises belliqueuses. La réputation littéraire d'un peuple est bien sou-

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