Essais, livre II. ch
28 I. l'espagne en frange.
vent dépendante de sa puissance politique, de sa gloire militaire, et, pour ne parler ici que de l'Espagne et de la P'rance, il est à remarquer que, lorsque Tun de ces pays influe sur l'autre, armes et lettres de celui qui exerce la suprématie s'imposent à la fois, ou plutôt ses armes ouvrent le passage à ses lettres et prédisposent les esprits en leur faveur. Au moyen âge, la littérature française est accueillie en Espagne, parce qu'alors la supériorité en tout nous appartient, et il en est de même au xviii° siècle, où l'établissement de la dynastie des Bourbons sur le trône espagnol nous fait participer dans une certaine mesure au gouvernement de la nation voisine et à la direction de sa politique. A leur tour les prouesses des tercios espagnols depuis Gérignoles jusqu'à Rocroi ont singulièrement recommandé le goût des choses d'Espagne en France. Pour s'en convaincre, il suffit de lire Brantôme.
Ce grand amateur du « friand espagnol », qui se piquait de le si bien parler et écrivait, comme il dit, « à la cavalière », qu'admiret-il surtout chez les Espagnols ? Leur belle allure martiale, leur parler soldatesque et magnifique, leur fine bravoure. Quand il apprend que les mousquetaires i\\\ duc d'Allic
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traversent la France pour aller en Flandre châtier les Gueux, il ne se tient pas de joie, il faut qu'il coure « exprès en poste » en Lorraine pour contempler de ses yeux cette « gentille troupe de braves et vaillans soldatz « bien choisis des terzes de Lombardie, de « Naples, de Sicile, de Sardaigne et d'une « partie de celuy de la Goleltc. . . tous vieux et (' aguerrys soldatz, tant bien en poinct d'ha- (( billemens et d'armes, la plus part d'orées et « l'autre de gravées, qu'on les prenoit plustot « pour capitaines que soldatz . . . Et eussiez dict « que c'estoient des princes, tant ilz estoient « rog-ues et marchoient arroofamment et de « belle grâce' ». A ses yeux, les Espagnols sont avant tout une race guerrière, quoiqu'il leur reconnaisse, mais en seconde ligne, d'autres qualités : « Pour les armes ilz n'en cèdent « à aucune nation; pour les sciences et les « artz, ilz s'adonnent si fort aux armes qu'ilz « les hayssent et vilipendent fort, et envoyent « les livres au diable, si ce n'est aucuns, qui, « quand ilz s'y adonnent, ilz sont rares, « excellans et très admirables, profondz et « subtilz, comme j'en ay veu plusieurs" ».
1. OEiivres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme , éd. Lalanne, t. I, p. 102.