‹ Études sur l'Espagne (volume 4)Chapitre 164 sur 197 · RÉGIME SEIGNEURIAL · texte numérisé non relu

RÉGIME SEIGNEURIAL

l'incurie et le plaisir, payait la représentation fastueuse, s'éparpillait à l'infini entre une domesticité innombrable, des commis rapaces, des administrateurs infidèles. Alors il fallait recourir aux préteurs, vivre d'expédients, aliéner ses droits à des agents inférieurs qui en profilaient pour piller la terre, pressurer les vassaux, exercer une véritable tyrannie locale. Ce gouvernement improvisé de Sancho Panza dans l'île Barataria, qu'on a pris, je l'ai dit, pour une attaque dirigée contre le régime politique intérieur de l'Espagne, me paraît être bien plutôt une parodie et une critique du régime seigneurial. L'aisance avec laquelle le duc entre dans le projet de divertissement imaginé par la duchesse, trouve fort plaisant d'élire l'écuyer d'un fou gouverneur d'une partie de ses états — autant celui-là qu'un autre, a-t-il l'air de se dire, — les incidents comiques du règne de Sancho, depuis les doléances des vassaux jusqu'aux ruses des courtisans pour circonvenir le maître, l'endormir dans une douce sécurité, l'empêcher d'apercevoir les abus ou lui en démontrer l'inévitable nécessité, tous ces traits habilement groupés forment une caricature très complète de l'administration féodale telle qu'elle florissait en Espagne au xvi'" siècle et justifient pleinement

336 V. l'espagne du « don Quichotte ».

cet adage castillan si populaire : « En terre de seigneur, ne fais pas ton nid. »

Chacun voudrait être noble, c'est la grande maladie de l'Espagne. On veut être noble pour vivre noblement, c'est-à-dire, en somme, pour ne pas payer l'impôt personnel, lequel retombe de tout son poids sur les plus infîmes, sur ceux qui, ayant quelque tache originelle, trop d'ascendants juifs ou mores, n'osent revendiquer une place parmi les élus. Il existe même des provinces qui se sont anoblies de leur propre autorité, où tout le monde naît noble, la Biscaye, les Asturies, berceau de la monarchie chrétienne restaurée : « Hidalgo comme le roi, parce que montagnard », dit de son mari la duègne D"* Rodriguez*. En Castille on ne va pas si loin, aussi toutes les villes, les villages et les hameaux sont-ils encombrés de procès, car ici pour se soustraire aux charges du commun, il faut prouver sa noblesse, établir sa généalogie. Quand le postulant est riche, l'enquête marche vite, des témoins recrutés avec soin et convenablement subornés affirment tout ce qu'on veut et le tour est joué. Après le procès, l'hidalgo reçoit son brevet, une execu-

1. « Hidalgo corao el rey, porque cra montanés. » (/>. Q., II, 48.)

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