‹ Études sur l'Espagne (volume 4)Chapitre 167 sur 197 · ÉCUYERS ET DUÈGNES · texte numérisé non relu

ÉCUYERS ET DUÈGNES

être l'intention principale du livre: la critique de Vhidalguisme, cette plaie de la société espagnole dont Cervantes mieux que beaucoup d'antres a su mesurer la profondeur; critique d'autant plus forte qu'il ne l'a nulle part formellement énoncée, qu'il Ta même dissimulée d'une façon très habile en parant son héros de qualités de cœur exquises et de traits de caractère adorables. Cervantes a entrepris de tuer V hidalguisjne en nous faisant doucement rire du plus sympathique des hidalgos.

A l'hidalgo écuyer répond, dans l'autre sexe, la duègne, personnage que le théâtre a popularisé hors d'Espagne où il est devenu un emploi. Vieille fille ou veuve noble, qui a la garde du gynécée, la surveillance de la domesticité féminine et « autorise » par sa présence et sa coiffe le salon de la dame du logis, la duègne a passé je ne sais combien de fois par les baguettes de la critique la plus malicieuse, mais jamais elle n'avait encore servi de plastron à une moquerie aussi impitoyable et bouffonne que celle qui fait l'enchantement de plusieurs chapitres du Don Quichotte^ Ici Cervantes s'est surpassé et a prodigué les trésors de son étonnante fantaisie. Sa Doïia Ro-

i. D. ()., II, :]i à ;3;{, 37 ci '18,

3i2 V. l'espagne du « don Quichotte ».

driguez de Grijalba ne sort plus de la mémoire; c'est une caricature immortelle aussi achevée dans son genre que les portraits de Don Quichotte et de Sancho. Ses prétentions nobiliaires, car elle descend, vous le pensez bien, d'un haut lignage des Asturies d'Oviedo ; le récit qu'elle conte à voix basse de sa jeunesse indigente dont elle cherche avec toutes sortes de jolies précautions à atténuer les faiblesses et les erreurs; ses minauderies vieillottes et ses affectations de pudeur effarouchée quand elle se trouve en présence de Don Quichotte gravement assis sur son lit et qu'elle lui demande sur un ton inexprimable : « Suis-je en sûreté ? » les petites perfidies qui peu à peu se glissent dans ses confidences, gouttes de fiel que distille son cœur aigri et tout gonflé de rancune, la médisance hésitante d'abord, puis hardie, éclatante et qui s'acharne sur sa victime, le tout couronné par cette mémorable « vapulation », infligée de main de maîtresse et dont il semble qu'on entende encore retentir les claques dans le silence de la nuit: quel ensemble de nuances fines et adroitement superposées!

D'autres ridicules propres à ce prurit de noblesse qui dévore la nation ont encore été signalés par Cervantes : la manie par exemple

LA « DONIFICATION )) . 343

de prendre le Don. Rigoureusement un hidalgo n'avait pas droit à ce titre honorifique et le Don que s'oclroyait le sieur Alonso Quijano, changeant son nom en Don Quichotte, ne plaisait qu'à demi aux gros bonnets de l'endroit, notamment aux autres hidalgos qui entrevoyaient là une intention de les primer. « On « voudrait bien savoir qui lui a donné ce Don « que n'a porté aucun de ses parents ni ancê- « très >), dit la Thérèse Panza à son mari Sancho'. A quoi Don QuicJiotte aurait pu répondre qu'il ne se donifiait qu'en chevalerie et pour se conformer aux usages établis par les plus illustres « errants » dont il faisait profession de suivre jusqu'aux moindres préceptes. Au reste, peu lui importaient les criailleries des médisants et des jaloux; son esprit large planait au-dessus de pareilles misères. Sancho lui se montre plus circonspect; il sait ce qu'il en coûte de s'affubler de titres trop pompeux, même quand un tour de roue de la fortune nous a élevé au-dessus de notre condition. Il se méfie, il craint les risées de ses proches. « Qui se nomme ici Don Sancho Panza »? demande-t-il au majordome de l'île qui l'a respectueusement salué de ce titre. « Sachez, ami,

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