TYPES PROVINCIAUX
mêle facilement que Cervantes était, au fond, de l'avis de Don Quichotte, j'entends qu'il n'était point persuadé que les plus coupables fussent toujours ceux qu'on traînait aux galères : cà ses yeux la criminalité d'un acte ne dépendait nullement d'une condamnation prononcée par des juges tels qu'il en avait vus à l'œuvre en maintes occasions. Nouvelle et dernière confirmation de ses idées très arrêtées en matière de justice pénale.
Cervantes n'a guère montré de types provinciaux : quelques Biscayens au parler maladroit pareil à celui des nègres et au jugement si borné [corto), quelques arrieros andalous, quelques souillons galiciennes, sans parlerdu paysan de la Manche, dont Sancho est l'inoubliable modèle. En somme, rien de saillant dans les descriptions de ces différentes espèces d'homme, nulle intention d'indiquer par des détails appropriés de physionomie, de costume et de mœurs ce qui distingue les Espagnols des diverses parties du territoire. Il est vrai que Cervantes n'a pas mené son chevalier dans la province d'Espagne qu'il connaissait le mieux après la sienne, cette grande Andalousie qu'il avait parcourue en long- et en laro-e pour y recouvrer l'argent du fisc, et qu'il a racontée et fouillée avec un art si consommé
368 V. l'espagne du « don quïchotte ».
clans plusieurs de ses nouvelles. Peut-être, par coquetterie d'auteur et pour ne pas se répéter, a-t-il voulu promener Don Quichotte de préférence dans d'autres régions moins fréquentées et moins connues des Espagnols du centre. Mais que n'a-t-il dépeint leurs habitants, comme il avait fait les Andalous et en particulier les Sévillans? Quand Don Quichotte quitte la Castille, entre en Aragon, puis en Catalogne, il ne semble pas qu'il change de milieu : nulle part les hommes de ces provinces ne nous apparaissent marqués du cachet de leur sol et de leur race. En Catalogne, le chevalier ne rencontre que des bandouliers, un produit du terroir à la vérité et qu'il décrit assez heureusement: aussi bien ce banditisme à allures chevaleresques, ces voleurs de grand chemin qui ont des façons de gentilshommes, ces hors la loi qui se piquent de point d'honneur^ n'étaient pas pour déplaire à l'historien de Don Quichotte. Mais c'est tout. A Barcelone, ville qu'il connaissait et aimait particulièrement, qu'il a nommée a fleur des belles cités du monde ^ », il ne voit que les dehors et
1. « Los bandos de Cataluna, de Aragon y de Valencia, en todo el mundo se sabe que salen â la sierra de puru honrados. » (Zapata, Miscelanea, p. 469.)