c( Traidas y llcvadas. « {D. Q
MONTREURS DE MARIONISETTES. 363
quelque dispute furieuse, que l'hôte calme en jetant ('es forcenés sur les bats de leurs mulets où ils s'endorment du lourd sommeil de la brute avinée et harassée.
Autre rencontre : les coriiédiens de la troupe ambulante d'Angulo le Méchant, empilés dans une charrette ; ils vont à la ville voisine représenter Vauto des « Assises de la mort ». Tous ont revêtu, pour s'épargner du temps, les habits de leur emploi. Le cocher est costumé en Diable. Derrière lui se pressent la Mort, à la face trop réjouie et qui dément le rôle, un ange dont on voit pointer les longues ailes, puis un empereur couronné; dans le fond surgit un petit Gupidon qui a enlevé son bandeau, mais qui lient embrassés son arc, son carquois et ses flèches. Quelles figures et imaginez ce qu'elles vont suggérer de ténébreux et d'effroyable à l'esprit toujours en ébuUition de Don Quichotte! Dieu soit loué! il accepte les explications des comédiens, il les prend pour ce qu'ils sont, il ne les pourfendra pas. Mais laissons cette aventure qui finit mal d'ailleurs.
Passons au faiseur de tours, au montreur de marionnettes. Celui-là nous le connaissons déjà. C'est l'ancien forçat Ginés de Passamonte, à l'astuce duquel le pauvre Sancho dut
364 V. l'espagne du « don Quichotte )>.
d'être privé longtemps de son àne chéri : un type de ces « forains », comme, au dire de Cervantes, on en voyait tant en Espagne, qui avaient l'air de vivre du métier qu'ils avouaient, mais qui, en réalité, couvraient du voile de ce métier toutes sortes de friponneries dont ils s'entretenaient grassement en joyeuse compagnie ^ Ginés put paraître mal inspiré le jour où il choisit dans son répertoire les aventures de la belle Melisendre pour les représenter devant Don Quichotte. Ces noms de Don Gaiferos, de Marsile, de Charlemagne et de Paris, tous ces souvenirs de la grande épopée caroliniiienne devaient fatalement réveiller la folie du chevalier et la réveillèrent en effet, en lui mettant Tépée à la main. De là le massacre de tant de belles marionnettes ; un roi Marsile décapité, un Charlemagne fendu de la tête aux pieds, une Melisendre avec un œil en moins, désastres qu'il fallut réparer argent comptant,
1. « Esto del ganar de corner holgando tiene muclios aficionados y golosos : por esto hay tantos titercros en Espafïa, tantos que muestran retaljlos, tantos que venden alfileres y copias, que todo su caudal, aunque le vendiesen todo, no llega â poderse sustentar un dia ; y con esto los unos y los otros no salen de los bodegones y tabernas en todo el ano, por do me doy â entender que de otra parte que de la de sus oficios sale la corrientc de sus borrachcras. » (Coloquio de los peiros.)
l'armée du crime. 365
au grand désespoir de Sancho, mais non point au détriment du malin Ginés qui sut tirer parti de la fureur intempestive du fougueux redresseur de torts.
Enfin l'écume sociale, l'armée du vice et du crime, dont un abrégé suffisant nous est offert dans cette chaîne des forçats, que Don Quichotte rompt avec la superbe assurance d'un homme qui croit accomplir l'action la plus généreuse et la plus équitable. Ce morceau a une belle allure et jamais l'ironie de Cervantes ne s'est jouée avec autant de hardiesse et de grâce tout à la fois. La mise en scène d'abord est des plus réussies. La chaîne s'avance, escortée par les gardes. Don Quichotte l'aperçoit de loin. Ces gens-là sont enchaînés et ne peuvent l'être de leur propre volonté, se dit-il; il ne voit que cela : une nouvelle injustice. Et dès lors cette idée fixe l'absorbe, malgré les objurgations de Sancho, malgré les remontrances brèves et nettes des gardes. Il s'approche et demande à chacun des forçats les motifs de sa condamnation. Les réponses de ces gens, les unes plaisantes et fanfaronnes assaisonnées de mots d'argot de voleur que Don Quichotte ne comprend pas et se fait expliquer, les autres tristement embarrassées et qu'il faut presque arracher à la
366 V. l'espagne du « don quichotte ».
honte et au désespoir; ces réponses et l'interprétation que Don Quichotte, de plus en plus enfoncé dans son idée, en donne; la conviction qui peu à peu se forme en lui que ces hommes sont, sinon innocents, au moins injustement persécutés, que l'un a sans doute manqué d'argent pour corrompre son juge, l'autre de protection pour l'adoucir, bref que la plupart sont certainement victimes de l'arbitraire d'un magistrat peut-être inique: tout cela combiné détermine sa volonté, arme son bras. 11 fond sur les gardes et délivreml les galériens qui le payent comme on sail. Les principales variétés de l'infamie en général et des vices plus particulièrement espagnols ont été habilement groupés par Cervantes dans cette chaîne: depuis le simple voleur, qui, mis à la question, a eu la naïveté et la faiblesse d'avouer son délit, jusqu'au récidiviste endurci, au bandit de haute volée dont les forfaits célèbres sont chantés dans les romances et que ses compagnons admirent et vénèrent comme un maître, jusqu'à l'abject vieillard proxénète, Valcahuete, dont la confession suggère à Don Quichotte cet étrange paradoxe sur la vertu et l'utilité du métier d'entremetteur. Malgré ce déploiement d'ironie et de cynisme plaisant qui déroute un peu, on dé-