‹ Études sur l'Espagne (volume 4)Chapitre 23 sur 197 · JEAN CHAPELAIN · texte numérisé non relu

JEAN CHAPELAIN

la raison pour les compositions justes, quelque teinture des beaux-arts et quelque ombre de la sagesse des Anciens... Le feu et limaginalion ne leur manquent pas, mais c'est tout... Tout leur fait n'est qu';igiidezas et en cela ils font consister tout le mérite d'un escrivain. Des langues anciennes, il ne se peut dire combien ils les entendent peu. Enfin je n'en excepte que quatre ou cinq d'entre eux qui en ont eu quelque teinture. Tout le reste ne sçait rien et fait vanité de ne rien sçavoir. Beaucoup moins ce phénix prétendu dont vous me parlés (Lope de Vega) et qui s'est jette à toutes sortes de poésies, et qui a réussi en toutes également mal ».

Il est plus indulgent pour les historiens :

« Les Castillans fontd'assés raisonnables narrations historiques et d'assés justes consultations politiques. Leur Herrera, leur Cabrera, leur Sandoval, leur Gomara se peuvent lire mesme pour la langue, car pour leur Zurita et leur Garibai, ce sont de bons grefTiers, de bons compilateurs, mais non pas de bons historiens comme nous les désirons... J'excepte toujours leur Mariana qui est un maistre escrivain et presque leur seule gloire en ce genre ».

Il goûte encore G(')ngora, dans le genre burlesque, celui où il a « le plus excellé « ; il fait quelque cas aussi d'un poète assez ignoré, Gerônimo Cancer, « bel esprit et dont « les poésies vrayment espagnoles, comme les « copias, les endechas, ont assurément leur

« prix )). Dans Tordre politique et économique, Chapelain pense un peu comme deux siècles plutôt Robert Gaguin; il est frappé de la stérilité de TEspagne, il Test surtout de son dépeuplement, causé soit par les découvertes et les conquêtes au nouveau monde, soit par les guerres européennes et Fenlretien de nombreux soldats ou fonctionnaires dans les divers états rattachés à la monarchie espagnole. Toutes choses dont ne souffre pas notre pays, qui, « renfermé en luy mesme et populeux jus- « qu'à l'excès, n'est pas sujet aux mesmes in- « convéniens et, au lieu de souffrir par la di- « sette, ne souffre d'ordinaire que par l'abon- « dance » '.

Chapelain mérite encore qu'on le cite ici pour sa collaboration à la grammaire espagnole de Port-Royal, qui devait remplacer si avantageusement les travaux des Salazar et des Oudin, auxquels faisaient absolument défaut la culture supérieure et les bonnes humanités de Lancelot. La Nouvelle méthode espagnole parut en 1660, peu après le second mariage espagnol; elle est dédiée à ^larie-Thérèse. A ce moment il v eut en France une recru-

1. Lettres de Jean Chapelain, publ. par M. Tamizey de Larroque, Paris, 1883, t. H, p. 20'i, 255, 269, 295 et 318.

LE PÈRE BOUIIOURS. 49

descence passagère du goût espagnol ; l'arrivée de la fille de Philippe IV devait être un prétexte h rapprendre l'espagnol qu'on avait un peu oublié depuis le temps de la reine Anne. Lancelot en profita. « Ces deux lance gués, dit-il de l'espagnol et du français, sont <( aujourd'huy les plus estimées des honnestes

« gens La joye où est maintenant la

« France de se voir unie avec l'Espagne par « le lien tl'une paix si longtemps souhaitée et « si heureusement conclue, nous fait espérer « que le mélange qui se fera à la cour des « deux nations donnera moyen aux Français « de s'instruire plus parfaitemement dans la « délicatesse de cette belle langue' :».

A côté de Chapelain et de Lancelot, dans ce même groupe d'érudits voués à l'étude de la langue et de la littérature d'Espagne, se place encore le père Bouhours, dont La Manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit (1687) est pleine de citations d'auteurs espagnols. Il y admire surtout Mariana, « qui a « écrit si poliment et si purement THistoire « d'Espagne en latin et en espagnol », Gracian,

1. Nouvelle méthode pour apprendre facilement et en peu de temps la langue espagnole. Paris, 1660. La dédicace à la Reine est signée de Trigny, pseudonyme de Claude Lancelot.

50 I. l'eSPAGNE en FRANCE.

inventeur et législateur du conceptisme, le « sublime Gracian », comme il le nomme, Fun des écrivains espagnols du xvii'' siècle qui réussirent le mieux en France dans la version très apostillée d'Amelot de la Houssaie. C'est Bouhours qui nous a conservé une plaisante anecdote, bien trouvée si elle n'est pas vraie, touchant Lope de Vega. Interrogé sur le sens d'un de ses sonnets par l'évêque de Belley, Jean-Pierre Camus, le poète espao-nol, sans le moins du monde s'ofïenser de la question, « ayant leû et releù plusieurs fois « son sonnet, avoua sincèrement qu'il ne Ten- « tendoit pas luy mesme ». C'est Bouhours aussi qui a recueilli cette belle parole du comte de Fuensaldana sur Louis XIV. Voulant marquer à quel point le mérite personnel tenait lieu de tout au grand roi et le dispensait de la royauté, le grave Espagnol laissa tomber ces mots : le sobra se?' reij, ce qui signifie : « il (c n'a que faire d'être roi ; il est roi par-dessus (( le marché' ».

Les érudits nous conduisent aux voyageurs, et par voyageurs, il faut entendre, moins des gens de qualité voyageant pour leur instruc-

1. La manière de bien penser clans les ouvrages d'esprit. Paris, 1687, p. 183, 243, 357 et 111.

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