LES ESPAGNOLS DE MONTESQUIEU
dustrie, qui n'y sauraient prospérer, toujours et bien entendu pour cause d'Inquisition, de prêtres et de moines.
Ces jugements, où se niche, il est vrai, çà et là quelque parcelle de vérité, ont eu un efTet désastreux. Absolus comme des axiomes, prononcés d'un petit ton bref et qui n'admet pas de réplique, revêtus souvent de la forme la plus légère et la plus spirituelle, ils ont fait fortune, ils ont été accueillis avec empressement par la grande masse du public qui n'aime pas à penser et veut des idées toutes faites, des expressions piquantes ou des images pittoresques qui lui résumenî ce qu'il n'a cure d'approfondir.
Il n'est pas très commode d'avoir raison contre Montesquieu et Voltaire ; d'habitude les rieurs se mettent de leur côté. On réfute avec plus ou moins de chances de succès un gros livre, on ne réfute pas une lettre persane. Or, nos philosophes ont crayonné en quelques traits une Espagne et des Espagnols qui, aujourd'hui encore, nous obsèdent et dont nous avons de la peine à nous défaire. Au nom d'Espagnol, impossible à un Français, quel qu'il soit, de ne pas voir tout d'abord un homme armé d'une guitare, se chauffant au soleil ou fredonnant sous la grille d'une fenêtre. On
68 I. l'espagne en frange.
ne nous ôteia pas facilement cet Espagnol-là de la tête. C'est la faute de Montesquieu. Gomment oublier ces petites phrases acérées et moqueuses, qui, une fois logées dans la mémoire, n'en sortent plus:
« Ils sont les premiers hommes du monde pour mourir de lang-ueur sous la fenêtre de leurs maîtresses, et tout Espagnol cpii n'est pas enrhumé ne saurait passer pour galant. Ils sont premièrement dévots, et secondement jaloux. Ils se garderont bien d'exposer leurs femmes aux entreprises d'un soldat criblé de coups, ou d'un magistrat décrépit; mais ils les enfermeront avec un novice fervent qui baisse les yeux, ou un robuste franciscain qui les élève... Les Espagnols qu'on ne brûle pas paraissent si attachés à l'inquisition qu'il y aurait de la mauvaise humeur de la leur ôter... Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens chez les Espagnols ; mais n'en cherchez point dans leurs livres. Voyez une de leurs bibliothèques, les romans d'un côté et les scolastiques de l'autre : vous diriez que les parties en ont été faites et le tout rassemblé par quelque ennemi secret de la raison humaine.
« Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a fait voir le ridicule de tous les autres*. »
Tel qu'il a été fixé par ce léger burin, le type espagnol de Montesquieu résistera à tout en France; il ne lui manquera que d'être complété plus tard par celui dont nos romantiques
t. Lettres persanes, n° LXXVIII.