‹ Études sur l'Espagne (volume 4)Chapitre 63 sur 197 · FRÈRE JEAN DE ORTEGA · texte numérisé non relu

FRÈRE JEAN DE ORTEGA

compte de tel ou tel écrivain, et que, de leur côté, ils n'avaient rien trouvé.

Où ont pris naissance ces rumeurs et qui les a propagées?

Le premier Espagnol qui ait écrit sur la matière est un moine hiéronymite, le P. José de Sigùenza, auteur d'une gi'ande histoire de l'ordre de saint Jérôme qui passe pour un des meilleurs textes de langue de l'école classique'. Publiée à Madrid, en 1605, la troisième partie de cet ouvrage traite, en un de ses chapitres, du général de l'ordre, Fr. Juan de Ortega, élu en 1552 et qui parvint avec peine à se maintenir en fonctions pendant les trois années que devait durer son généralat : des réformes qu'il avait voulu introduire dans le mode des élections ayant soulevé contre lui le parti conservateur de l'ordre. Au chapitre de 1555, l'année où expirait son mandat, Ortega et ses amis furent violemment attaqués, déclarés inhabiles à exercer à l'avenir aucune charge « de gouvernement « et punis de diverses peines et pénitences. Ortega se soumit, refusa un évéché que lui avait fait offrir Charles-Quint et préféra vivre dans l'exil à

1. Tercera parte de la historia de la orden de San Geronimu, Madrid, 1605, p. 183.

Valence. Plus tard, sur les instances de la princesse D^ Juana, il consentit à se rendre au monastère de Yuste et à y reprendre la direction de travaux d'installation, dont l'empereur, résolu à finir ses jours dans cette austère retraite, l'avait précédemment chargé*.

Sigiienza trace de ce général un portrait fort séduisant: homme d'entendement très ouvert, vif et joli esprit, afïable et doux, nullement renfrogné [poco encapotado), ami des bonnes lettres. Il ne reproche à Orlega que son caractère remuant et novateur, qui devait lui coûter cher ; et, après avoir conté sa disgrâce, il ajoute, à titre de renseignement qu'il n'entend pas garantir, les paroles que voici :

« On dit que dans sa jeunesse, étudiant à Salamanque, grâce au gentil et plaisant esprit dont il était doué, Ortega écrivit ce petit livre si connu, intitulé Lazarillo de Termes, dans lequel — quoique le sujet en soit fort humble — il sut garder la propriété de la langue castillane et rendre le caractère des personnages qui y figurent avec tant d'art et de gaîté, que tous les gens de goût prennent plaisir à le lire. Et la preuve qu'on en donne, est que le brouillon de Laza,rille, écrit de sa propre main, fut trouvé dans sa cellule. »

1. Gachard, Retraite et mort de Charles-Quint au monastère de Yuste, Bruxelles, 185i, t. I, p. 48.

l'autorité de siguenza. 141

Assurément il ne saurait nous déplaire qu'un moine d'un ordre si rigide, si bien vu de Charles-Quint et de Philippe II, eût raillé, avec la cruauté qu'on sait, la société espagnole et particulièrement le clergé séculier et régulier ; il serait piquant qu'un tel livre fût sorti d'un tel milieu. Par malheur, rien n'est venu jusqu'ici appuyer le on-dit de Siguenza. Ah ! s'il était permis de le prendre à la lettre, si effectivement le brouillon de Lazarille avait un beau jour apparu dans la cellule de ce moine, la question serait, ou à peu près vidée. Mais quel fond doit-on faire sur une affirmation de cette nature ? Ce que, depuis le livre de Siguenza, nous avons appris touchant Oitega, grâce aux recherches de Gachard, nous laisse dans le même embarras. Les renseignements si habilement recueillis par Térudit belge sur les dernières années de Charles-Quint ne confirment ni n'infirment le récit de l'historien hiéronymite, qui subsiste tel quel, attendant qu'un argument décisif l'autorise ou en démontre l'inanité.

Pendant longtemps, le passage de Sigiienza qu'on vient de produire resta enfoui dans son gros livre ; personne n'y prit garde. Il fallut qu'une autre prétention se fît jour pour qu'on l'v déterrât.

C'est en 1607, deux ans après la publication de Touvrage de Sigi'ienza, que, pour la première fois, un bibliographe prononce le nom de Diego Hurtado de Mendoza, et n'hésite pas à ranger Lazarille parmi les œuvres dues à la plume de ce grand personnage : « Diego Hur- « tado de Mendoza, noble homme, envoyé de « César auprès des Vénitiens, écrivit, dit-on, {( un commenlaire sur Aristote et l'histoire de « la campagne de Tunis, à laquelle il prit part « et qu'il dirigea. Il possédait une bibliothèque « très fournie d'anciens auteurs grecs, qu'il « légua en mourant au roi Philippe II. Il com- « posa aussi des poèmes en langue vulgaire et « le plaisant livret, intitulé Lazarille de Tôr- « mes ». Voilà ce qu'on lit dans le Catalogus claroriim Hispaniœ scriptorum du Belge Valère André '. Pour expliquer l'extrême concision du bibliographe, il faut dire que ce catalogue n'est guère que l'ébauche d'un ouvrage plus considérable d'un autre Belge, V Hispaniœ bibliotheca d'André Schott, publiée l'année d'après, en 1608, et qui peut passer pour le premier essai sérieux d'une bibliographie espa-

1. Catalogus claroium Hispanix scriplorum.. . opéra ac studio Valerii Andreaî Taxandri (de Desscliel, en Braliant), Mayence, 1607, p. 44.

VALÈRE AÎS'DRÉ ET ANDRÉ SCHOTT. 143

gnole. Schott, avant de rédiger sa Bibliothèque, en avait fait dresser la table par son secrétaire Valère André, et cette table, imprimée en 1607 sous le litre de Catalogus, fat communiquée aux savants d'Espagne pour qu'ils en fissent la revision. \jHispaniœ bibliotheca n'est donc que la refonte améliorée et augmentée du Catalogus^ Or, en l'édigeant à nouveau l'article Mendoza, Schott prit soin d'atténuer et d'expliquer un peu l'affirmation si péremptoire de son secrétaire : « Eius « (Mendoza) esse putatur satirycum illtid ac « ludicrum Lazarillo de Tonnes, cum forte Sal- « manticie civili juri operam daret ». Ainsi l'on ne parle plus maintenant que d'une croyance générale [e^ise putatur) et l'on ajoute, comme pour Ortega, que c'est à Salamanque, étant étudiant, que Mendoza aurait conçu l'idée de la plaisante nouvelle ^

La notice de Schott n'a pas de valeur par elle-même; tout au plus nous représente-t-elle une opinion qui commençait à se répandre en Espagne au début du xvii° siècle. Encore

1. Sur les rapports de Scliott avec André, voir N. Antonio, Bibliotheca hispana nova, éd. de 1783, t. I, p. xii, et la Biographie nationale, publiée par l'Académie royale de Bclgicpie, Bruxelles, 1866, t. I, col. 281.

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