ŒUVRES POSTHUMES DE MENDO/A
grecques en réunissant ces précieux manuscrits qui forment aujourcriiui le plus bel ornement de la bibliothèque de Sainl-Laurent. Sa gloire la plus pure est là. Au reste, en littérature, en érudition ou en histoire, Mendoza n'a été qu'un amateur et n'a jamais voulu se donner pour autre chose. Pas une lione de ce qu il a éciit n'a vu le jour de son vivant, car Mendoza dédaignait souverainement ces triompiies puérils de la vanité vulgaire. Il écrivait pour lui, [)Oui' un petit groupe d'amis choisis, des Antonio Agustin, des Zurita, et sans doute aussi pour de jolies femmes. Mais, imprimer ses otia de grand seigneur, ses fantaisies de fin lettré en villégiature dans les jardins dt l'Alhambra ? Fi donc ! Tout au plus consentail-il à faire calligraphier, à l'adresse de quelque amie, un choix de ses rimes; nous possédons un recueil de ce genre corrigé de sa main\ Même la Guerre de Grenade, l'œuvre à laquelle il devait tenir le plus, qu'il a le plus travaidée et polie, cette œuvre est à peine achevée et n'a certainement pas atteint le point de perfection où il eût désiré la con-
1. Bilîliothèquc nationale, ms. Esp. 311. 11 a été établi, dans le Catalogue d?s manuscrits espagnols de la Bibliotlùujue nationale, p. 204, que les corrections de ce volunie sont autographes.
152 11. LE lazarillp: de tohmes.
(luire. Mendoza s'est fatigué de ce pastiche des historiens antiques ; un beau jour il lui parut prétentieux d'écrire, en style de Thucydide et de Salluste, l'histoire des Morisques révoltés, et il s'arrêta. Vraiment il ne semble avoir eu d'autre ambition littéraire que celle d'attacher pour toujours son nom au legs splendide de ses manuscrits à Pliilippe 11. On est heureux aujourd'hui de conslaler que cette donation, grâce aux efforts de quelques érudits étrangers', a pu enfin rendre au monde savant les services que Mendoza en attendait.
Et cet homme aurait écrit Lazarille de Tôrmes? Est-ce croyable ?
Sans parler du silence de ses comtemporaijis, qui, étant donnée rimportancc du personnage, aurait lieu de surpendre beaucoup, comment admettre que ce haut et puissant seigneur, entiché de tous les préjugés de sa race, promu de bonne heure aux charges les plus considérables, ait pu songer un instant à écrire un tel livre ? Si Lazarille n'a pas été nécessairement composé par un cro([uant, il l'a été du moins par un homme que des revi-
1. Surtout de notre regretté Charles Graux, qui a si tjien expliqué la formation de la hihliothcqiie Mendoza dans son Essai sur les oriijiiies du fonds grec de l'Escuridl, Paris,
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rements de fortune avaient initié aux misères des petites gens, qui avait frayé avec les deshérités, connaissait par le menu les difformités et les plaies des couches inférieures de la société laïque et ecclésiastique. Un Mendoza se tenait à une plus grande distance de ce monde de loqueteux, de curés rapaces et de marchands d'indulgences.
Prétendra-t-on que LazariUe aurait été écrit par Mendoza, à Salamanque, alors que, très jeune, il y étudiait le droit et pouvait trouver drôle de porlraire ainsi des types qu'il avait dû rencontrer sur sa route et aux alentours des collèges? INIais jamais ce roman n'a pu être écrit par un jeune homme. Ses traits satiriques ont, par moment, trop (ramertume, trahissent une trop longue expérience des tristesses et des douleurs de l'existence pour qu'il soit permis de les attribuer à un étudiant, à un cadet (le famille noble, qui certainement devait se faire de la vie une idée toute différente.
Parlera-t-on du style ? Mais qu'ont de commun, on le demande, le parler nu et roide, la phrase courte et condensée, bourrée d'allitérations et d'antithèses de /.«:;«r///e avec les œuvres légères et sérieuses du magnat castillan, ses capitulai à la Berni, très lâchés, souvent assez fades, ou bien ses sonnets, ses élégies,
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ses épîtres, diin style plus remonlé, ou bien les périodes savantes de sa Guerre de Grenade? On dira peut-elre que Mendoza n'est pas tout entier dans ses œuvres posthumes, si apprêtées, et que, pour mieux connaître la manière personnelle du diplomate érudit, il faut aller le surprendre dans sa correspondance, surtout dans les dépêches adressées à Charles- Quint pendant son ambassade de Rome, où l'impérieux et ])rusque Castillan s'abandonne et parle sa vraie langue. Ces lettres, en effet, sont d'une franchise, parfois d'une verdeur, qui scandaliseraient fort les personnes bien pensantes de nos jours, mais dont ne se formalisaient nullement même les bons catholiques du xvi*" siècle. La personne du pape n'était point alors entourée de ce respect religieux qui la protège aujourd'hui.
Par exemple, Mendoza écrira, sans la moindre retenue, à propos d'un sauf-conduit qu'avait promis Paul 111: « A Sa Sainteté et à sa parole « fier un gentilhomme? Mais je ne lui lierais « pas un chat ! » Ou, un autre jour, cà l'occasion d'un discours pathétique que lui avait tenu ce Farnèse : « Le pape a pleuré et fait « toutes les momeries et singeries qu'il sait « faire. » Incidemment et comme cliose qui va de soi, il traitera Paul 111 de fourbe, de