LE RÉCIT DU D'" LOCKIER
D*" Lockier, doyen de Peterboroiigh. « Laza- « rille de Tôrnies w, conta un jour ce doyen au Rév. Joseph Spence, « fut écrit par quelques « évêques espagnols pendant leur voyage au « concile de Trente. Ce livre est de la meilleure « langue. Lorsque, jadis, il m'arriva de dire à « un Espagnol qu'il me paraissait surprenant (( que ces prélats eussent été si parfaitement « au courant des pratiques des gueux et de la « vie des bas-fonds, il me répondit que rien « n'était plus naturel, la plupart de ces évé- « ques ayant appartenu aux ordres men- « diants'». Le Lazarille, du à la collaboration d'un groupe d'éveques, qui auraient ainsi charmé les ennuis d'un long voyage, cela ne serait pas peu divertissant ! Après tout, qui sait ?
Et maintenant voici le champ ouvert à de nouvelles conjectures et à de nouvelles recherches. Il nous a sufli, pour cette fois, de montrer qu'il était vraiment libre et qu'aucune des opinions émises sur l'auteur de Lazarille n'était de nature à gêner beaucoup celui qui
1. Anecdotes, Obsevt'ations and Cliavaclers of Books and Mon, collecled from f/ie Conversation ofM'' Pope and other eniinent persona of his tinie , by the Rev. Josepli Spence. I,onclres, 1810. Les conversations de Lockier sont rapportées dans ce recueil de la page 59 à la page 79.
entreprendrait un jour de déchifFrer cette énigme.
Mais où chercher et comment s'y prendre pour déterrer le mystérieux inconnu ? Le hasard, avons-nous dit, est un grand maître : à la condition, toutefois, qu'on lui vienne en aide, qu'on sache le^servir. Pour que les investigations que nous désirons voir entreprendre un jour aboutissent, encore faut-il qu'elles soient judicieusement conduites.
A notre avis, deux points surtout sont à considérer : d'une part, l'agencement du livre, la façon dont il a été conçu et composé; de l'autre, son esprit âpre et frondeur à l'égard, non pas des dogmes, mais des pratiques de l'Eg-lise et du clero-é.
Malgré sa forme, qui trompe à première vue, Lazarille est l^ien moins un roman bio- 1 graphique et d'aventures qu'un roman de mœurs, un roman satirique. L'auteur, esprit très caustique et très observateur, n'a eu en vue que la satire sociale, ne s'est véritablement préoccupé que de cela : le reste, c'està-dire l'histoire qui relie les uns aux autres les épisodes de cette satire, ne compte guère, ni pour lui ni pour nous. En commençant à écrire, il s'est à peine demandé jusqu'où il conduirait le récit, quelles étapes il ferait
CARACTÈRE DU LIVRE. \ ij'À
franchir à son héros et quel serait le résultat de ses aventures. Qu'importe que Lazarille agisse de telle ou telle manière, qu'il meure plus tôt ou plus tard, qu'importe que ce roman à tiroirs ait une fin heureuse ou malheureuse ? Ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas le héios, son caractère et ses sentiments, comme dans Robinsoii ou tel ou tel autre roman anglais, mais presque uniquement les divers milieux de cette société espagnole que traverse le picaro et où il nous promène à sa suite pour nous en dévoiler les \ faiblesses et les vices. L'imagination ne joue \ ici qu'un rôle secondaire, et plusieurs chapitres de cette nouvelle, qui semble si originale et qui l'est en effet à certains égards, ont été pris ailleurs. Ainsi le chapitre de l'aveugle, en tant que récit, est la répétition d'un vieux conte qui a défrayé nos farces françaises du moyen âge comme il a défrayé, plus tard, le théâtre populaire espagnol du XVI* siècle ; l'histoire du marchand d'indulgences et de ses suj)ercheries relève directe- \ ment d'un 7iovelliero italien, Masuccio de Salerne. Mais le romancier espagnol a su I rafraîchir ces vieilleries en les recouvrant d'une excellente couleur locale, en les animant de son humour si particulier, en les semant
d'allusions mordantes qui trahissent ses intentions secrètes.
Lazarille se rattache étroitement à certaines variétés bien connues de la satire morale, telles que ces Danses de la mort et ces Dialogues à la façon de Lucien, où les « états du monde », c'est-à-dire les diverses classes de la société, sont mis sur la sellette et y deviennent l'objet, soit de graves remontrances, soit de fines et cruelles railleries. La seule innovation de Lazarille est le fil qui réunit ici ces portraits ailleurs isolés, ce récit autobiographique qui sert ici de transition et qui ramène à un personnage fort peu intéressant en lui-même toute une série de taljleaux de mœurs et de traits satiriques.
Or, c'est aux alentours des frères Valdés, Juan et Alonso, dans ce groupe d'esprits très libres, tolérés un temps par Charles- Quint et que l'intransigeance de Philippe II devait plus tard extirper à jamais du sol de l'Espagne, c'est dans ce milieu d'écrivains et d'hommes d'Etat très préoccupés de questions ; religieuses et sociales, en littérature disciples et imitateurs de Lucien et d'Erasme, que fleuri! particulièrement ce genre de moralités, pendant la première moitié du xvi*^ siècle, et c'est, si nous ne nous trompons, dans ce milieu-là