‹ Études sur l'Espagne (volume 4)Chapitre 81 sur 197 · LA GENÈSE DE RUY BLAS · texte numérisé non relu

LA GENÈSE DE RUY BLAS

ne l'a pas transporté dans cette région clc riiistoire d'Espagne. Personne, on l'a dit déjà, n'a plus souvent cédé aux mouvements de l'opinion, n'a plus facilement partagé les engouements momentanés de ses contemporains. Or, ces drames, ces romans, ces peintures avaient éveillé l'attention du public, l'avaient tant bien que mal initié aux incidents tragiques du règne de Charles II ; le sujet était de ceux que le premier venu se piquait de connaître. Il appartenait maintenant à un vrai poète d'en prendre possession, de le marquer de sa griffe, d'en extraire si complètement toutes les ressoui'ces dramatiques qu'il n'y eût plus à y revenir. Hugo était ce poète. Qui mieux que lui pouvait ensevelir dans l'éternel oubli les tentatives antérieures d'auteurs infîmes, et créer une œuvre, qui, désormais, mît le sujet hors de toute atteinte, le rendît comme inviolable et sacré ?

Ruy Blas, représenté pour la première fois, le 8 novembre 1838, jour de l'inauguration du théâtre de la Renaissance, fut écrit en cinq semaines, du 4 juillet au 11 août de cette même année 1838'. « Ce fut, de tous ses

t. Victor Hugo raconté par un témoin de sa s'ic. Paris, 1868, t. II, p. SO'i. Les notes de Xédition définitive portent

182 m. l'histoiiik d\îns ruy iîlas.

« drames, celui qui lui prit le plus de temps », fait dire Hugo à l'auteur de ses mémoires, et il nous donne à entendre que « le sujet le préoc- « cupait depuis longtemps », mais qu'au moment d'écrire la pièce, il en remania complètement le plan.

« Sa première idée avait été que la pièce commençât par le troisième acte : Ruy Blas, premier ministre, duc d'Olmedo, tout-puissant, aimé de la reine; un laquais entre, donne des ordres à ce tout-puissant, lui fait fermer une fenêtre et ramasser son mouchoir. Tout se serait expliqué après.

c( L'auteur, en y réfléchissant, aima mieux commencer par le commencement, faire un elfet de gradation plutôt qu'un effet d'étonnement, et montra d'abord le ministre en ministre et le laquais en laquais ^ »

Que Ruy Blns ait coûté à Victor Hugo quekfue travail et quelque réflexion, cela ne parait pas douteux, et nous pouvons l'en croire sur parole ; mais qu'a-t-il lu et où a-til été prendre les éléments de sa pièce ?

Dans la Note qui accompagne le texte du drame et où auraient dû être indiquées ses |)rincipales sources, Hugo ne cite précisémeni

que le premier aclc a été coiiiiiicncc le 8 juillet et le ein(|uièuic terminé le 11 août à 7 iieurcs du soir.

1. Victor Hugo raconté par un témoin de sa s'ic, t. 11, p. 3'J3.

Sï A D AM E D ' AU LN O Y . 183

pas les deux livres, on pourrait presque dire les deux seuls livres, auxquels il a eu recours et dont il a tiré les faits, les personnages et tous les détails de vie privée ou publique qui apparaissent dans Rîiy Blas. Ces deux livres sont : les Mémoires de la cour d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy, et YEtat présent de l'Espagne par l'abbé de Vayrac. Au premier, Hugo a pris les rôles de la reine d'Espagne et de Ruy Blas, la vie et l'étiquette du Palais ; au second, ce qui concerne le gouvernement de la monarchie, l'administration, les généalogies des familles nobles, le blason.

Les Mémoires de la cour d'Espagne, imprimés en 1690 ', et qu'il ne faut pas confondre avec la Relation du voijage d'Espagne, ne sont pas, comme celle-ci, une œuvre originale de M™'' d'Aulnoy, mais bien un simple remaniement d'autres mémoires, composés par le marquis Pierre de Yillars, ambassadeur de France en Espagne au temps de Charles II, et où sont racontés très au long les événements les plus notables de la cour du Roi

1. Mémoires de la cour d'Espagne. Première partie et Seconde partie. Paris, 1690, 2 vol. in-12. Doux fois réimprimés ; en dernier lieu, par M™"^ B. Garey, sous le titre de : La cour et la ville de Madrid, vers In fin du XVII^ siècle (Deuxième partie), l^aris, 1876, iu-S".

184 m. l'histoihk da>s ruy blas.

C.atholique pendant les années 1(379 à 1G82. ^jme J'Aulnoy eut communication, en manuscrit, de ce rapport diplomatique ; elle le délaya, dramatisa et embellit d'historiettes de son invention, comme on peut s'en convaincre en comparant son récit amplifié à celui de l'ouvrage original, qui fut imprimé aussi, mais seulement en 1733^ Comme nous allons avoir à nous référer souvent, dans le cours de cette étude, aux mémoires du marquis de Villars et aux mémoires refaits par M'"" d'Aulnoy, pouiplus de clarté nous intitulerons les premiers Mémoires originaux et les seconds Mémoires de il/"'*' d'Aulnoy. Victor Hugo, disons-le tout de suite, n'a pas connu les premiers, ou, s'il les a connus, il les a volontairement négligés, et n'a entendu se servir que de la rédaction romanesque de l'imaginative comtesse.

1. Mémoires de la cour d'Espagne, depuis l'aimée 1619 jusr/u'en 1682. oii l'on verra les ministères de Dom Juan et du duc de Médina Celi, et diverses choses concernant la monarchie espagnole, etc. Paris, 1733, in-12. Imprimes à nouveau, d'après un autre manuscrit, par W. Stirling, qui ne connaissait pas la première édition : Mémoires de la cour d'Espagne sous la (sic) règne de Charles II (1678-1682). par le marquis de Villars, Londres, 1861, in-8°. Une troisième édition des Ménioiresdc Villars a été publiée récemment, d après de nouveaux manuscrits, dans la Bihliothcque Elzéviricnne (l^aris, 1893).

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