LA REINE AU PALAIS
Neubourg de Thistoire, a été substituée la Marie-Louise d'Orléans des Mémoires de M"'" d'Aulnoy. Nous avons à montrer maintenant comment de ces mémoires sont sortis les épisodes les plus marquants du rôle de la reine, notamment les deux premières scènes du deuxième acte. Souvent Hugo n'a eu qu'à condenser et à transcrire en beaux vers la prose trop abondante et un peu négligée de la comtesse. Qu'on en juge par ces passages :
« La jeune reine, en changeant de demeure, » — c'està-dire en venant habiter le palais — « n'avoit point changé cette vie solitaire et désagréable quelle menoil au Buen-Retiro, sous la garde de la duchesse de Terra-Nova. Elle la gouvernoit comme un enfant et elle continua de la traiter encore plus mal... J'eus l'honneur de luy aller baiser les mains (à la reine)... Après avoir traversé des appartements, dont il est vray que l'on peut parler comme d'une fort belle chose, je la trouvay dans un cabinet peint et doré, remply de grandes glaces de miroirs attachées dans le lambry ; elle étoit sur un carreau proche de la fenêtre, qui fai-soif un ouvracje de lassi-s d'or mêlé de soie hleuë. »
Va plus loin :
(( Le lendemain, de très-bonne heure, le Roy fut à la chasse seul, sans inen dire à la Reine. Cela l'inquiéta tout le jour, et elle en passa la plus grande partie appuyée contre les fenêtres de sa chambre, malgré la duchesse de Terra-Nova, qui l'en empêchoit
200 m. l'histoire da>s ruy blas.
d'ordinaire, luy disant : Qail ne falloil pas qu'une reine d'Espagne regardât par les fenêtres. »
Puis, riiistoire des perioquets, l'une des plus divertissantes qu'ait contées M'"" d'Aulnoy :
(( La Reine avoit deux perroquets, les plus jolis du monde; elle les avoit apportez de France, et elle les aimoit beaucoup. La vieille duchesse de Terra-Nova crût faire une bonne œuvre de les tuer, parce qu'ils ne sçavoient parler que françois... Ce fut une grande alîliction parniy les Françoiscs qui servoient la Reine: dès qu'elle fut rentrée dans son appartement, elle commanda qu'on lui apportât ses perroquets et ses chiens... Toutes les femmes de la Reine, au lieu daller quérir ce qu'elle demandoit, s'entre-regardoient et restoient immobiles, sans luy oser rien dire; mais enfin, après un assez long silence, une d'entre elles lui rendit compte de l'exécution que la camarera en avoit faite. Elle en eut beaucoup de chagrin, quoy quelle ne le témoignât point; mais lorsque la duchesse entra dans sa chambre, et que, selon sa coutume, elle vint pour luy baiser la main, la Reine, sans luy dire une seule parolle, lui donna deux soufflets à tour de bras*. ■»
On peut penser si la duchesse, une Aragon, fut suffoquée. Elle convoqua toute sa parenté, s'accompagna de plus de quatre cents daines
1. Mémoires de .¥""-' d'Aulnoy, éd. de 1690, l. I, p. ;U8; t. If, p. '±3 cl 54; éd. do M""" B. Carcy, p. 162, 212 et 217.
l'étiquette espagnole. 201
(lu palais, et, comme une Chimène, alla demander au roi justice de TafFront infligé à son noble sang. Marie-Louise se tira habilement d'affaire en attribuant ce mouvement d'humeur à un aiitojo, une envie de femme grosse. (Quoiqu'il eût peut-être de bonnes raisons pour ne pas croire à Vantojo, Charles II parut très flatté et très joyeux, calma la mégère et tout rentra dans l'ordre ou plutôt dans le morne ennui accoutumé.
Il n'est pas difficile de reconnaître ce que Hugo a pris dans ces récits. D'abord l'indication scénique du deuxième acte :
Au lever du rideau, la reine Doua Maria de ÏNeubourg est dans un coin, assise à côte de ses femmes... Elle brode... Dans le coin opposé est assise, sur une chaise à dossier, doua Juana de la Cueva, duchesse d'Albuquerquc, camarera major, une tapisserie à la main ; vieille femme en noir.
Et ces plaintes de la reine délaissée:
Le roi chasse. Toujours absent. Ah! quel ennui! En six mois, j ai passé douze jours près de lui.
Puis, l'allusion aux oiseaux exécutés par la camarera :
Mes oiseaux d'Allemagne, ils sont tous morts.
Casilda fait le signe de tordre le cou à des oiseaux, en regardant de travers la camarera.
Enfin la fenêtre :
202 m. l'histoire dans huy hlxs.
.A DUCHESSE, aux ciue"ncs.
Ces femmes, dont le clianl imporhme la reine. Qu'on les chasse !
LA REINE, viveiueut.
Comment! on les entend à peine.
Pauvres femmes! je veux qu'elles passent en paix. Madame.
A Casilda, en lui montrant une croisée au fond. Par ici le bols est moins épais, Cette fenètre-là donne sur la campagne ; Viens, tâchons de les voir.
Elle se dirige vers la fenêtre avec Casilda.
LA DUCHESSE, se levant, avec une révérence.
Une reine d' lisjxigitc Ne doit pas regarder à la fenêtre.
De même rincident de la lettre et le ravissant monologue de la deuxième scène procèdent encore du livre de la comlesse. Un jour, raconte ]M™° d'Aulnoy, la reine avait servi à dîner au palais à neuf pauvres, car tel était le cérémonial de la fête de l'Annonciation. Rentrée dans ses appartements, elle ne fut pas peu étonnée de trouver dans la poche de sa robe un billet cacheté portant cette adresse : Pour la reine seule. Elle ouvrit, après quelque hésitation, ce billet, et voici ce qu'elle y lut :
« L'élévation .suprême de Votre Majesté, et Vêloi- (jnemenl qui est entre nous, n'a pu arracher de mon cœur la passion cfue vos admirables qualité:- ij ont