‹ Études sur l'Espagne (volume 4)Chapitre 89 sur 197 · LA DÉCLARATION · texte numérisé non relu

LA DÉCLARATION

fuit naître. Je vous adore ma Beijne, je meurs en vous adorant; et J'ose dire que je ne suis pas indigne de vous adorer. Je vous voij, je soupire auprès de vous; vous n'entendez point mes soupirs, vous ne connoissez point mes secrettes langueurs, vous ne tournez pas même vos beaux yeux sur moy. Ah! Madame, que l'on est malheureux d'estre nay sujet, quand on se sent les inclinations du plus grand Boy du monde. » (( La Reyne, continue M"" d'Aulnoy, demeura surprise et rêveuse ; elle ne comprenoit point qui pouvoit estre le téméraire assez hardi pour lui écrire en ces termes, et elle ne pouvoit douter que ce billet n'eût été glissé dans sa poche par une de ces pauvres femmes qu'elle avoit servies. Mais il étoit bien extraordinaire qu'un homme, qui apparemment devoit être de grande qualité, confiât sa vie (car il n'y alloit pas de moins) entre les mains d'une malheureuse, etc.'. »

Cette déclaration, agréablement tournée d'ailleurs, a dicté au poète quelques très beaux vers. Dans Hugo, la lettre est un chant, chant d'amour délicieux et dont, à notre avis, une méthaphore hardie, fort critiquée jadis par certains puristes, n'altère en rien le charme inefFable :

c( JMaclame, sous vos pieds, clans l'ombre, un homme est là

i< Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;

« Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile;

« Qui pour vous donnera son âme, s il le faut,

« Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. » 1

l. Mémoires de il/""- d'Aulnoy, éd. de 1690, t. II, p. 5; éd. de M'"*" B. Carey, p. 19 i.

204 III. l'histoire dans ruy blas.

Comme il était à prévoir, Fincident de la lettre ne figure nulle part dans les Mémoires originaux ; c'est M"" d'Aulnoy, l'inventive comtesse, qui a trouvé tout cela et composé de toutes pièces la brûlante épître de l'adorateur inconnu. Les fervents admirateurs de Rmj Blas n'ont pas à s'en plaindre, car, à vrai dire, presque tout le drame de Hugo relève de ce passage ; de la missive de M"'*" d'Aulnoy dérivent la situation, qui est le nœud de la pièce, et — pour parler à l'espagnole — les rôles entiers de la dama joven et du galan pritnero.

Quoiqu'il ne soit môme pas cité dans la liste des personnages, Charles II joue son rôle dans le drame, seulement il le joue dans la coulisse. Ce roi toujours absent, qui chasse à l'Escurial, pendant que Doua Maria, gardée à vue par la camarera, se morfond à l'attendre, produit un grand effet. Heureuse idée que de laisser dans l'ombre ce fantôme de roi,, dont la nullité ressort ainsi plus fortement que si le poète l'avait fait intervenir dans l'action ! Hugo a donné là une preuve de tact et de goût dont il faut lui savoir gré. Il a tenu à se distinguer ici des Latouche, des Mortonval et des Régnier-Dostourbel, qui [ivaicnt fort abusé du malheureux monar(|ue,

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