‹ Études sur l'Espagne (volume 4)Chapitre 95 sur 197 · Etat présent de l'Espagne, t. III, p · texte numérisé non relu

Etat présent de l'Espagne, t. III, p

'2\'l IH. l/jllSTOlRE DANS RUY lîLAS.

s'est cnipai'é du mot, qui lui avait paru sans doute très espagnol, et en a décoré ce conseiller de robe de la chambre des Indes. C'est à peu près comme si, en français, on appelait quelqu'un Pi\turage ou Passage. Covadenga nous paraît être une déformation intentionnelle ou involontaire de Covadoiiga, la grotte fameuse des Asturies, où se réfug-ia et vécut avec ses compagnons Don Pelayo,le fondateur légendaire de la monarchie espagnole ; car Covadenga n'existe pas, au moins comme nom de lieu.

GuDiEL, confident de Don Salluste, porte le nom d'une famille noble de Tolède.

Reste encore un personnage historique, la DUCHESSE d'Albuquerque, camarcra mayor de ]Marie-Louise d'Orléans et de Marie-Anne de Xeubourg, qui, au mois d'août 1680, remplaça dans cette importante charge la duchesse de Teiranova dont le caractère despotique et empoité, les tracasseries incessantes, comme on Ta vu plus haut, avaient fini par excéder la douce Marie-Louise. Ce fut une affaire d'état (|ue d'obtenir le renvoi de cette Terranova, qui, par sa naissance et ses relations de famille, se croyait nommée à vie et protégée contre toute disgrâce. 11 fallut à Marie-Louise beaucoup de diplomatie et tout l'ascendant

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qu'elle exerçait sur le roi son niai'i poui- se débarrasser de cett(> ofardienne autoritaire, violente et soupçonneuse. Rien n'est curieux comme de lire dans M'"'' d'Aulnoy de quel air cette matrone offensée accepta son congé et avec quelle hauteur elle se sépara de sa souveraine :

« La duchesse, qui ne s'etoit point couchée et qui avoit passé toute la nuit à se promener dans sa chambre avec les duchesses de Monteleon et d'Hijar, ses deux filles, n'attendit pas que la Reyne fût levée pour aller prendre congé d'elle; son visage étoit plus pâle qu'à l'ordinaire et ses yeux plus étincelans; elle s'approcha de la Reine et luy dit, sans pleurer et sans témoigner le moindre chagrin, cpaelle étoit fâchée de ne l'avoir pas aussi bien servie quelle l'auroit souhaité. La Reine, dont la bonté étoit extrême, ne put s'empêcher de paroître touchée et de s'attendrir; et comme elle luy disoit quelques paroles obligeantes pour la consoler, elle l'interrompit pour luy dire d'un air plein de fierté qu'une reine d'Espagne ne devoit pas pleurer pour si peu de chose; que la camarera qui alloit entrer à sa place s'acquitteroit mieux de son devoir; et, sans parler davantage, elle prit la main de la Reyne qu'elle fit semblant de baiser, et se retira. Alors chacun sçût dans le palais qu'elle en alloit sortir; toutes les dames se rendirent à son appartement, fondant en larmes par politique, par inclination ou par foiblesse. Elle ne leur parût point du tout affligée, et jettant les yeux de tous côtés, elle dit : » Je rends grâces au ciel, voicy un lieu Il où je n'entreray de ma vie; je vais goûter du repos

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« et trouver de la tranquillité chez moy ; j ii'ay en <( Sicile, où je n'auray jamais de si grands déplaisirs « qu'à Madrid. >> En disant ces mots, elle frappa deux fois du poing sur une petite table qui étoit proche délie, et, prenant un fort bel éventail de la Chine, elle le rompit par la moitié, le jetta par terre et mit le pied dessus*. »

La nouvelle caniarera, duchesse d'Albuquerque, sut accomplir ses ennuyeux devoirs avec plus d'aménité, et, sans renoncer à sa gravité d'Espagnole et de grande-maîtresse du palais, s'appliqua à ne pas faire montre de raideur et de morgue : « L'air du palais est « déjà tout autre et le roi aussi, écrit M""^ de (( Villars. Sa majesté a permis à la reine de « ne se coucher |)lus qu'à dix heures et demie, « et de monter à cheval quand elle voudra, « quoique cela soit entièrement contre l'u- « sage' ».

Instruite et cultivée, aimant à s'entourer de gens de lettres, cette duchesse d'Albuquerque rompait avec la traditionnelle ignorance et futilité des femmes de la grandesse. Si elle ne

1. Mémoires de M""^ d'Aulnoy. éd. de 1690; t. H, p. 180; éd. de M'"'' Carey, p. 275.

2. Lettres de M"^^ de Villars à M'"^ de Coiilanges (1679- 16SJ). éd. A. de Courtois, p. 142. La lettre citée dans le texte est datée du 5 septembre 1680.

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changea rien, officiellement, à Tétiquetle niéticuleiise du palais, au moins est-il permis de supposer qu'elle en atténua, avec son tact de femme supérieure, certaines exigences particulièrement blessantes ou ridicules. C'est ce que laisse entendre M"^^ d'Aulnoy dans le portrait qu'elle nous retrace de la nouvelle camarera.

« Bien qu'elle passât pour avoir beaucoup de fierté et de hauteur, elle ne fit pas paroître qu'elle voulut prendre une conduite semblable à celle que la duchesse de Terra-Nova avait tenue; au contraire, elle foisoit des honnêtetez et des caresses à tout le monde, et elle témoignoit avoir pour la jeune Reine le dernier attachement. Cette dame étoit veuve du duc dAlbuquerque, chef de la maison de la Cueva : elle avoit cinquante ans. Je luy ay toujours vu porter un petit bandeau de tafetas noir qui luy descendoit aussi bas que les sourcils, et qui lui serroit si fort le frond qu'elle en avoit les yeux enflez. Elle avoit de l'esprit et beaucoup de lecture. Certains jours de la semaine, elle tenoit chez elle des assemblées où tous les savants étoient bien reçus. Elle n'avoit qu'une lîUe unique qu'elle avoit mariée au cadet du feu duc d'Albuquerque, pour conserver le nom de la maison. Elle s'étoit attachée avec passion au parti de la Reyne mère, et l'on ne doutoit point qu'elle n'en usa très bien avec la jeune Reyne. On se confirma dans cette opinion, sur ce que le Roy, peu de temps après qu'elle fut entrée au palais, dit à la Reyne qu'il souhaitoit qu'elle se divertit plus qu'elle n'avoit fait; qu'il falloit qu'elle se

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promenât, qu'elle montât à cheval, et qu'il vouloit bien qu'elle se couchât tard, pourvu qu'il pût, à son ordinaire, se couchera huit heures; il résolut même, quelques jours après, de ne se coucher qu'à dix. On conjectura, par cet agréable changement de conduite, que la duchesse d'Albuquerque avoit engagé la Reyne mère d'agir auprès du Roy, et que la sévérité que l'on avoit eue jusqu'alors pour la Reyne n'avoit été inspirée au Roy que par la duchesse de Terra-Nova^. «

Si, de la réalité nous passons au draine, que constatons-nous ? Qu'une fois encore, comme pour la reine, le poète a fait de la vérité historique à faux. Pour garder un nom, qu'il supposait exact, il a sacrifié la personne, le caractère ; car, aux allures qu'il lui prête, il est bien évident que sa camarera répond, non point à la duchesse d'Albuquerque, mais à celle de Terranova, telle que la dépeignent les Mémoires de M'"° cVAubioy. Néanmoins, Hugo a préféré Albuquerque, persuadé qu'il se mettait ainsi en règle avec l'histoire, ou plutôt avec les apparences de l'histoire. C'est qu'en effet il avait lu dans l'abbé de Vayrac", peut-être aussi dans Saint-Simon ^ que la duchesse d'Albuquerque « fut continuée auprès

1. Mémoires de M""' d'Aulnoy, cd. de 16'.»0, t. II, p. 18'i; ôd. de M™" Carey, p. 277.

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