VOYAGE A TRAVERS LA MANCHE
familiers et domestiques, s'installe dans deux voitures de poste attelées de mules aux grelots retentissants, voitures que le loustic de la bande baptise, Tune, la Rôtissoire^ l'autre, le Caga^fogo, à l'exemple d'un fameux navire portugais ainsi nommé.
Partis à trois heures et demie de l'après-midi, les voyageurs vont d'une traite à Aranjuez. Jusque-là rien à noter, si ce n'est, au passage du Jarama, sur le pont neuf construit en 1761 par Marcos de Bierna, « les nymphes du lieu, demi nues et pareilles à des « bacchantes avec leurs cheveux emmêlés et des (( torches allumées dont elles éclairent la route, qui a assiègent les voitures et quémandent des piécettes. » Après Aranjuez, qui n'est pas le divin « Aranjuez de « mai et des carrousels {parejas), mais l' Aranjuez a des fièvres et des mouches », la compagnie brûle Ocana, ancienne résidence des grands maîtres de Saint Jacques, La Guardia, bourg en ruines, remarquable seulement par l'ermitage dédié à un nino qu'ont crucifié les Juifs et son couvent de Trinitaires, puis arrive à Tembleque, où elle visite en détail la rafiînerie de salpêtre et assiste au sermon d'un père Augustin Récollet, que le pauvre homme, pour briller devant une si belle assistance , farcit de son mieux des fioritures obligées de « l'autel aux res- « plendissantes fulgueurs qui offusquent », de la « bulle sabbatine » et de 1' « oiseau phénix ».
De Tembleque à Camunas, c'est l'affaire de trois heures. Camunas est en proie à la désolation, car il a perdu la senora Vicenta. Il faut, bon gré mal gré, prendre sa part du deuil public et pleurer avec les
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ïs gens de l'endroit j aussi bien le spectacle enterrement villageois mérite d'être vu.
Pendant qu'on chante le dernier miserere, tous les ssiens viennent à leur tour baiser le bout del'étole onsieur le curé et lui présenter, qui un quart, qui subie. Le sacristain leur mouille le bout du nez avec goupillon et dit amen. Cela fait, le curé quitte ses nents sacerdotaux, sort de l'église en soutane, la e à la main et remercie. Tant que Sa Grâce de- ■e là, personne ne bouge. Puis, le cortège se rend à lison mortuaire. Le veuf se plante près de la porte, ehors ; ses cheveux lui pendent sur son visage né, ses yeux sont battus et tristes. A cette place et cette posture, il reçoit les condoléances de tous les mes compatissants, tandis que les bonnes femmes ;,ent dans la salle pour se condouloir avec les pais. Nous demandons à quelqu'un du cortège : qui i défunte ? — C'est la maîtresse de la maison, la i Vicenta, morte à la fleur de l'âge, car elle n'avait cinquante ans. Sauf le privilège dont elle jouit de fleurs de l'âge », Camunas semble une bourgade rable ».
près avoir assisté à cette lugubre cérémonie, les es se remettent en route, franchissent Puerto che, « moins fertile maintenant en aventures aleresques qu'en jardins et en norias », et atteiit Villaharta. Le lendemain, départ de Villaharta ■ Manzanares et arrêt de quelques heures à la a de Quesada, « digne d'éternelle mémoire, car est là qu'eut lieu le bernement de Sancho.
hôtelière n'a même jamais entendu parler de Don uicbotte, quoiqu'elle soit sûrement, à en juger
ARRIVÉE A VALDEPENAS 201
a par sa figure, arrière-petite-fille de Maritornes. » Un peu plus loin, voici qu'apparaît une berline ou belrine, comme disent les gens du lieu, attelée de deux mules. C'est M. le gouverneur de Yaldepenas, D. José Caballeria, qui vient au devant de Son Excellence. Après Manzanares, les éclaireurs de la troupe crient encore : une berline ! comme en pleine mer Ton crierait: une voile ! C'est la solennelle députation de la ville de Yaldepenas, composée de trois respectables membres de son très Illustre Conseil. Ils mettent pied à terre et l'un des trois, avocat et officier municipal, récite le discours de bienvenue. (( Excellentissime Seigneur, votre fidèle ville de « Yaldepenas se met aux pieds de Yotre Excellence a et lui oflFre la bienvenue, ainsi qu'au senorito, « votre fils, avec beaucoup de remercîments pour la (( bonté que Yotre Excellence a de donner à ses vas- « saux cette consolation. » Le marquis répond : (( J'apprécie l'attention de la Yille et désire lui être « agréable. » A quelque distance de la ville, les illustres voyageurs rencontrent des groupes de braves gens qui sont venus assister à la fête de l'endroit et saluer leur seigneur. Les chars de campagne et les galères encombrent là route, les enfants gambadent en soulevant des nuages de poussière, les femmes avancent leurs bras, les lèvent et les baissent jusqu'à terre en s'écriant: « Le voici, le voici, notre père! » Puis, au moment où l'on découvre les premières vignes et les oliviers qui rompent agréablement la monotonie de tant de lieues de terre sèche et aride, voici une troisième berline qui amène la députation des pères
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Trinitaires Déchaussés représentée par deux religieux chauves. Et ceux-ci n'ont pas plus tôt débité leur compliment, qu'il arrive encore une nouvelle députation : trois vénérables prêtres, au nom du chapitre ecclésiastique. Celui qui porte la parole a quatre-vingt-cinq ans, mais il est encore rose et frais et solide. « Hé, hé, » dit le vieillard au marquis qui le félicite sur sa bonne mine, ce je me sens (( encore la force de monter à cheval et de taquiner « un taureau ; et ce ne serait pas la première fois (c qu'avec deux coups de lance, j'en aurais mis un c( à mes pieds. » L'entrée en ville est un triomphe. Tous les habitants qui n'avaient pas pu s'avancer sur la route sont dans les rues. Chacun quitte son travail pour prendre part à la joie universelle ; les visages s'épanouissent, les yeux brillent, les mains se tendent vers le ciel. « Vive Son Excellence et le « senorito qui est déjà aussi grand 'que son père! « Qu'il est donc joli ! » Le clergé attend le marquis dans la maison qu'il doit occuper et forme la haie de la porte d'entrée jusque dans ses appartements. Après une abondante distribution de cuartos et d'ochavos, lancés par l'écuyer et le fourrier sur la multitude qui s'écrase pour les ramasser, le marquis et son fils, suivis d'un nombreux cortège, se rendent à la paroisse et assistent à l'office aux places qui leur sont réservées comme seigneurs de la ville.
Et enfin l'on dort ; c'est la première bonne nuit depuis le départ de Madrid . A neuf heures le lendemain, le marquis descend dans la grande salle et y reçoit les députés de sa bonne ville d'El Viso,