LE MARQUIS DE SANTA. CRUZ
celui de Sigaud Lafond, où il venait très régulièrement assister à des expériences et s'approvisionner d'instruments de toutes sortes qu'il fit porter a Madrid. Le précepteur de son fils, D. José de Viera y Clavijo, dont le nom a déjà été prononcé ici, partageait les goûts scientifiques du marquis qui lui donna la direction du cabinet de physique installé dans son palais, d'où, un beau jour, les Madrilènes ébahis virent s'élever dans les airs l'un des premiers aérostats qui furent lancés en Espagne \
Riche propriétaire terrien, le marquis de Santa Cruz avait ses « états » dans la Manche, le pays du bon chevalier Don Quichotte. Il les visitait souvent, s'enquérait des besoins de ses vassaux, cherchait à améliorer leur condition, à soulager leurs infortunes et leurs misères, et ne s'en remettait pas entièrement du soin de les gouverner à des intendants toujours plus ou moins injustes et rapaces. Economiste et savant, il croyait de bonne foi, comme la plupart de ses contemporains, à la possibilité de créer de toutes pièces des industries, d'établir dans cette contrée, où la nature est peu clémente, la terre assez stérile, des métiers mécaniques et de transformer des bergers et des laboureurs en ouvriers de fabrique. En un mot, il partageait toutes les illusions généreuses dont se nourrissaient alors les sociétés économiques, il était dans toute la force du terme un « ami du pays ». Mais ce que d'autres faisaient par mode ou
1. J. Sempere y Guarinos, Ensayo de una biblioteca espanola de los mejores escritores del reynado de Carlos IIl^ Madrid, 1785 à 1789, t. VI, p. 156.
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même par fausse honte pour ne pas mériter l'épithète d' <c arriérés », lui le faisait par conviction: aussi semble-t-il avoir été véritablement aimé de ses vassaux, qui sentaient en lui un maître indulgent et soucieux de leurs intérêts. Tandis que le duc d*Albe, Don Fernando de Silva, est le type du seigneur dur et sans pitié, qui laisse pressurer ses tenanciers par des corregidors avides et cruels, le marquis de Santa Cruz, autre Silva, nous représente celui du seigneur bienfaisant et sensible. Nous possédons au reste un témoignage contemporain de la popularité dont jouissait ce dernier dans ses terres de la Manche^: c'est le récit d'une tournée qu'il y fit en 1774, accompagné de son fils, le senorito^ comme on nommait l'aîné du seigneur. Ce récit fort plaisant, et que l'on doit sans doute à D. José de Viera, est, à notre connaissance, si l'on excepte quelques pièces de théâtre, le seul document de l'époque qui nous renseigne sur les relations du grand seigneur du xviii* siècle avec ses vassaux et la vie qu'il menait au milieu d'eux quand, par hasard, il consentait à les visiter. A ce point de vue seulement et sans même tenir compte de sa valeur littéraire, le morceau mérite qu'on lui accorde quelque attention.
Le départ de Madrid a lieu le 9 du mois de septembre, mois bien choisi, après les ardeurs de l'été, pour traverser les plaines arides de la Manche. La compagnie, qui se compose du marquis, de son fils, d'un abbé, sans doute Viera, et de quelques